Théâtrorama

La Visite de la vieille dame

« Je vous donne cent milliards et pour ce prix je m’achète la justice »

Reprenant pour la troisième fois – la pièce avait été jouée en 1993 et 2004 – la mise en scène de cette tragi-comédie féroce, Omar Porras en fait une œuvre baroque qui dévoile la versatilité des valeurs et des discours politiques, où le grotesque du monde se joue de la vérité.

Tel est le marché proposé par Claire Zahanasian aux citoyens de la bonne ville de Güllen, jadis prospère et aujourd’hui condamnée à se contenter de regarder passer des trains qui ne s’arrêtent jamais. Débarquant de l’express qu’elle a forcé de stopper dans ce trou perdu en actionnant le signal d’alarme, la vieille dame devenue milliardaire met toute la ville en émoi. Du maire au curé en passant par la proviseure du lycée, chacun espère lui soutirer quelques millions. Claire Zahanasian avait fui autrefois la bourgade sous les quolibets, le ventre rebondi et délaissée par Alfred Ill, elle revient aujourd’hui riche et triomphante pour imposer au village ce marché : sortir Güllen de sa misère contre la tête de l’homme qui l’a abandonnée…

Un monde en crise

 » La visite de la vieille dame » ouvre, nous dit Porras, sur un monde en crise où la nouvelle loi que les personnages mettent en place – « la prospérité pour un cadavre » – peut se légitimer sans qu’aucun d’entre eux ne risque exclusion ou condamnation ». Sans artifices, avec un décor réduit et assez peu d’accessoires, la pièce est surtout portée par un mouvement qui ne laisse rien au hasard. L’effet parodique en est souligné par les masques et le jeu outré qu’ils induisent.

Omar Porras fait de chaque séquence un bijou d’inventivité. Il allie la simplicité du jeu enfantin (les acteurs qui se suivent à la queue leu leu et font le train, le bruit d’une moto fait avec la bouche) et l’élaboration savante d’une lumière tout en subtilité et en précision. Le mouvement des acteurs, les costumes, la lumière et les fumées créent une synergie de couleurs et de formes où tout peut arriver : les hommes se transforment en une forêt de conte, une boutique semble sortie d’un livre d’enfants, une robe de mariée se transforme en une table de repas de noce.

Porras lui-même joue le rôle de la vieille dame face à Philippe Gouin, son complice de toujours, qui campe un Alfred Ill naïf et émouvant. Emperruqué, monumental, telle la statue du commandeur, il s’impose dès son apparition. Rafistolée à coups de prothèses, ironique et sûre d’elle, dès le début le but de sa visite, elle sait qu’elle va gagner et qu’elle réussira à « transformer le monde qui a fait d’elle une putain en bordel ». La mise en scène joue sur le côté hyperbolique du texte. Le toujours plus d’argent conduit les habitants du village au surendettement, l’excentricité toujours plus grande de la vieille dame met en place une machine machiavélique qui transforme en farce ce qui ressemble à une tragédie. Autour de Clara et de ses milliards, tout s’emballe, devient fou, même le curé y perd son latin. Le village devient un laboratoire de choix pour observer la corruption à l’oeuvre. « Démasquant les consciences, souligne Porras, les masques des acteurs nous ouvrent vers un réel plus large qui nous permet d’accéder au domaine du tragique et du comique tout à la fois ».

Nourri par les traditions occidentales et orientales, d’une pièce à l’autre, Porras continue de fonder son théâtre sur le corps du comédien, l’utilisation des masques, tout en alliant chorégraphie et musicalité du texte. Cela donne un théâtre ludique et mouvant, des spectacles poétiques débordant d’une imagination de chaque instant où se télescopent des situations qui ouvrent vers le fantasmatique et l’imaginaire.

La Visite de la vieille dame
De Friedrich Dürrenmatt
Traduction : Jean-Pierre Porret
Mise en scène : Omar Porras
Scénographie : Frédy et Omar Porras
Avec Yves Adam, Laurent Boulanger, Olivia Dalric, Peggy Dias, Fanny Duret, Karl Eberhard, Philippe Gouin, Adrien Gygax,Jeanne Pasquier,Omar Porras, Gabriel Sklenar
Masques : Frédy Porras
Lumières : Mathias Roche
Costumes : Irène Schlatter
Musique originale : Andrès Garcia, Omar Porras, Sarten
Unives Sonore : Emmanuel Nappey
Durée : 1h 50

Vu au Théâtre 71 à Malakoff

Tournée

5 Mars 2016 : Teatro Sociale- Bellinzona (Suisse)
10 au 12 Mars : Châteauvallon
24-28 Mars : Festival Iberamericano – Bogota (Colombie)
8 & 9 avril : Théâtre de Corbeil-Essonnes
21 & 22 avril : La Chaux de Fonds (Suisse)
27 & 28 Avril : Le Carreau – Forbach
4 & 5 Mai : Espace Malraux- Chambéry

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