Théâtrorama

Elle a la blondeur et la classe des héroïnes des films d’avant guerre. Sous sa grâce distinguée et son calme apparent, de temps à autre, surgit une inflexion dure dans la voix, ou un geste imperceptible qui la rend dangereuse et imprévisible. Nina Hoss, comédienne superbe, connue par le cinéma, incarne le personnage de Regina dans « La vipère » pièce de Lillian Hellman, mise en scène par Thomas Ostermeier.

Lilian Hellman est une des rares femmes dramaturges américaines. La pièce, parue en 1939, connut un beau succès à Broadway sous le titre « The little foxes » (Les petits renards), en référence au Cantique des Cantiques, où il est fait allusion aux « petits renards qui vont manger la vigne du voisin ». Deux ans plus tard William Wyler adapte la pièce au cinéma avec Bette Davis dans le rôle principal. La pièce de Lillian Hellman donne une vision glaçante et loin de l’image idéale de la bonne société américaine. En la replaçant dans le contexte de notre époque, Ostermeier nous renvoie en écho l’éternel cynisme de certains milieux d’affaires.

Deux frères, entrepreneurs qui ont fait fortune de façon peu scrupuleuse, Ben Hubbard (Mark Waschke) et Oscar (David Ruland), veulent se lancer dans une affaire juteuse avec William Marshall (Andreas Schröders), un partenaire new-yorkais à qui leur sœur Régina ne semble pas déplaire. Celle-ci est mariée à Horace Giddens (Thomas Bading), un banquier très malade. Les deux frères ont besoin de l’argent de leur beau-frère et comptent sur leur sœur Regina pour emporter l’accord de son mari. En sous main, Régina, apparemment soumise aux diktats des hommes, se révèle la reine de ce nœud de vipères. Elle tend sa toile pour manipuler ce mari qu’elle méprise et ces frères machistes, peu enclins à lui faire une place. Peu à peu la façade de bon aloi se craquèle et laisse voir les abysses des turpitudes familiales, où la violence peut surgir à chaque instant. Un huis clos où les tractations virent au vol, au chantage et à la trahison…

Bienvenue dans la famille Hubbard !
Avec une rigueur et une tension qui ne se relâchent jamais pendant les deux heures du spectacle, Ostermeier offre à ces immenses acteurs de la Schaubühne, la troupe qu’il dirige depuis 1999, la possibilité d’exprimer tout l’éventail de leur talent. Familier du théâtre d’Ibsen dont il a souvent monté les pièces – « Les revenants », « Une maison de poupée »…-,Thomas Ostermeier a fait des relations familiales un de ses thèmes de prédilection. Tout en transposant la fable à notre époque, il conserve à la pièce de Lillian Helleman sa facture classique et s’inspire des films américains des années 50.

Au premier plan, un salon impersonnel, aux meubles sombres et confortables dont l’austérité évoque plutôt le siège d’une grande société. Dans le fond, une porte s’ouvre de temps à autre sur un lieu plus chaleureux et convivial. C’est une salle à manger où lorsque débute l’action, les protagonistes terminent de déjeuner. Sur le côté gauche, un large escalier qui se perd dans les cintres, donne à l’espace scénique toute l’ampleur d’une maison cossue de la grande bourgeoisie. Toutes les tractations se déroulent dans ce salon, au pied de cet escalier gigantesque, métaphore de ce désir d’ascension sociale.

La mise en scène d’Ostermeier se veut résolument cinématographique. Un plateau tournant met les comédiens et le décor en mouvement à la façon d’une caméra subjective qui jouerait sur les plans larges ou serrés, qui traquerait le moindre geste ou la moindre expression du visage. Cette mise en scène souligne la rigueur du jeu de chaque comédien et accentue la présence du regard de chaque autre qui guette ou traque le moindre signe de faiblesse. Jouant sur les plongées et les contre-plongées, une lumière froide découpe chaque action au scalpel comme dans les films noirs de la fin des années 50, soulignant les silences opaques et les échanges au vitriol. À la toute fin de la pièce, qui remporte la partie, et que vaut une victoire si elle renvoie à une solitude inéluctable ? De la perfidie à la supercherie, de l’extorsion au chantage, malgré toutes les machinations aucun des protagonistes n’a anticipé le prix à payer.

[note_box]La vipère
De Lillian Hellmen
Spectacle en allemand surtitré en français
Mise en scène : Thomas Ostermeier
Scénographie : Jan Pappelbaum
Avec Ursina Lardi, David Ruland, Moritz Gottwald, Nina Hoss, Andreas Schröder, Mark Waschke, Iris Becher, Thomas Bading, Jenny König
Crédit photo : Arno Declair
Durée: 2 h 15[/note_box]

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