Théâtrorama

La Tempête

La petitesse de l’homme face aux éléments déchaînés, les coups de tonnerre et la foudre qui tombe à l’aveuglette. C’est à cette image de base que nous renvoie Philippe Awat dans la scène d’ouverture de sa mise en scène de La tempête de Shakespeare.

Dans un noir total qui unit la scène et la salle éclate le tonnerre alors qu’un éclair fait apparaître en ombres chinoises deux silhouettes en hauteur, luttant contre le vent et qui essaient de maintenir une voile. Dans l’espace inférieur, au niveau des spectateurs, une ampoule éclaire à peine quatre hommes brinquebalés dans la cale d’un navire. Dans un espace unique, occupé par une vague figée qui se transforme en fonction de la lumière en île, en montagne ou en cale de bateau, Awat nous embarque dans son rêve de metteur en scène. La tête en bas, suspendus par un bras, descendant ou grimpant, les comédiens, souvent obligés de défier les lois de la pesanteur, surgissent de la brume sur un plateau conçu comme un traquenard.

Rappel de l’intrigue. Ancien duc de Milan, déchu et exilé par son frère, Prospéro a trouvé refuge sur une île inconnue avec sa fille Miranda. Grâce à la magie de ses livres, il commande aux éléments et a obtenu la maîtrise de créatures mystérieuses comme Ariel, esprit de l’air et Caliban, une créature fruste et sauvage. 12 ans se sont écoulés. Prospéro, grâce à ses pouvoirs, a déclenché une tempête. Ses sortilèges font échouer un bateau sur lequel voguent son frère, duc usurpateur de Milan, le roi de Naples et son fils, quelques autres nobles napolitains et des marins…Le drame peut se nouer sous la houlette d’un Prospéro en embuscade, comme une araignée au fond de sa toile.

Nous sommes de l’étoffe dont les rêves sont faits…
L’action est resserrée autour des pouvoirs magiques et de la figure d’un Prospéro (Jean-Pol Dubois) paradoxal, à la fois tyrannique et prêt à reconnaître sa fragilité. Les effets scéniques de Clément Debailleul et Raphaël Navaro tissent l’étoffe d’un rêve éveillé pour créer une fantasmagorie qui perd les personnages et les spectateurs. La magie se cristallise autour d’Ariel, esprit de l’air. Ce dernier entre en lévitation dans l’espace, son visage apparaît sous la forme d’un hologramme ou dans la distorsion du temps et des mouvements. Sur l’île, dans une brume constante qui absorbe les contours, tout se confond : la nuit et le jour, le monde réel et celui du rêve. Tout se transforme en un jeu de miroirs déformants dans lesquels les opposés se rencontrent : le bien et le mal, le vulgaire et le noble, l’amour et la haine, la servitude et la liberté.

L’emboîtement des intrigues et des différentes classes sociales permet de faire alterner les registres. Le langage vulgaire des marins coexiste avec les vers de Caliban, la langue incantatoire de Prospéro avec le chuintement de celle d’Ariel. Au-delà de la poésie toujours vivante du texte de Shakespeare, on peut se demander pourquoi monter La tempête aujourd’hui. Le texte interroge depuis toujours le théâtre et sa fonction, la place de l’artiste et de son oeuvre dans la société. Philippe Awat met l’accent sur des aspects plus individuels : l’ambition sans limites, la volonté de domination à tous les niveaux de la société et le sens des valeurs humaines. Il prend le parti de l’incertain et du jeu des contraires pour nous offrir un spectacle qui, sans jugement, dessine un autre imaginaire et une vision renouvelée de la pièce.

Dans ce contexte, l’île devient le lieu métaphorique sur lequel se brisent les chimères et où se fracassent les rêves et les illusions, sanctionnés inévitablement par l’approche de la vieillesse et de la mort. Ce monde à la fois merveilleux et cruel dévoile alors toute la misère et la grandeur de l’homme.

[note_box]La Tempête
William Shakespeare
Traduction et Adaptation : Benoïte Bureau
Mise en scène : Philippe AWAT
Effets scéniques : Clément Debailleul et Raphaël Navaro , Cie 14:20
Avec : Carlos Chahine, Mickaël Chirinian, Xavier De Guillebon, Laurent Despond, Jean-Pol Dubois, Jean-Marc Eder, Benjamin Egner, Florent Guyot, Pascale Oudot, Jean Pavageau, Angélique Zaïni[/note_box]

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