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La Reine de beauté de Leenane

L’Irlande, morne, venteuse et pluvieuse avec sa population rustre et forcément pauvre. Ici, une mère despotique et sa fille quadragénaire, vierge et asservie, s’affrontent sur la scène d’un monde désenchanté où règne la lassitude d’une existence figée et sans lendemain.

Leenane, petite bourgade irlandaise. Une cuisine qui suinte la misère et la désespérance. C’est dans cet univers miteux que Maureen, la quarantaine, est soumise depuis de trop nombreuses années aux ordres de sa mère Mag qui empêche sa fille de devenir une vraie dame en la confinant dans un rôle de perpétuelle domestique. Dans cet endroit sclérosé, la vieille femme tyrannique, clouée sur un fauteuil roulant, passe son temps à appuyer nonchalamment sur une télécommande, suscitant le défilement de feuilletons à l’eau de rose qu’elle regarde d’un œil torve.

En arrière-plan, par l’intermédiaire d’une projection vidéo, des nuages de plus en plus chargés défilent sur les vastes terres du Connemara. Ils préfigurent la montée en puissance de l’inéluctable tragédie. La guerre sans pitié entre les deux femmes se manifeste par un conflit d’une terrifiante sauvagerie où tous les coups sont permis. Les allées et venues de Rey, le voisin niais et ignorant qui fait office de messager, rythment le déplorable climat de dégénérescence du microcosme encagé de Mag et Maureen.

Rey introduit dans ce cloaque son frère Pato, aussi primitif que lui, mais qui possède néanmoins l’esprit naïf de l’aventurier, persuadé que l’herbe est plus verte de l’autre côté de l’Atlantique. Pour Maureen, c’est la promesse d’un ailleurs, d’une relation amoureuse, et la réalisation d’un rêve : s’affranchir enfin de la pesanteur de ces terres et quitter à jamais cette affreuse matrone flirtant avec les frontières de la sénilité, qui tente de la maintenir ad vitam aeternam à l’état de fillette obéissante. Mais rien ne se passe comme prévu et le conte de fées vire au cauchemar.

« Je suis sûre que tu mourras jamais, tu tiendras l’coup rien qu’pour m’pourrir l’existence »

Féroce, comique, implacable et jouissif, le texte de Martin Mc Donagh (premier chapitre d’une trilogie) s’approprie le langage rustre et grossier d’un territoire paysan et prolétarien pour s’approcher au plus près de la dure condition de ces vies embourbées dans un univers rural dont les murs de pierre sont semblables à ceux d’une prison.

La direction d’acteurs, parfaitement ciselée par la metteuse en scène et comédienne Sophie Parel aide à composer l’ambiance poisseuse et vénéneuse qui imprègne cette bicoque du bout du monde. Que ce soit Catherine Salviat, remarquable dans le rôle de cette vielle bourrique autoritaire qui vide son seau d’excréments et d’urine dans l’évier de la cuisine, ou Sophie Parel elle-même, excellente en jolie fille frustrée et haineuse, tout sent le vécu et l’authentique. Quant à Gregori Baquet et Arnaud Dupont, les deux frères, ils complètent merveilleusement ce quatuor aussi dévastateur qu’un ouragan.

Sophie Parel nous a concocté un petit bijou d’humour noir qui réactualise le complexe d’Œdipe. Sa mise en scène apporte de nombreuses idées pour façonner une atmosphère crédible, telle cette porte d’entrée à l’ouverture et à la fermeture pénible, dues au vent violent de ces régions isolées, où encore ce coucou qui par ses manifestations régulières évoque un temps qui s’écoule lentement et inlassablement, indifférent aux malheurs des êtres misérables de ces contrées perdues.

Spectacle populaire où le drame se ponctue de moments comiques, tout en étant enrobé d’une couche de suspense, cette histoire implacable a tout pour plaire et n’hésite pas à aborder les rivages de la critique sociale avec ses personnages monstrueux mais parfois attachants qui accouchent d’un théâtre de la cruauté d’où personne ne peut sortir indemne.

La reine de beauté de Leenane
De Martin Mc Donagh
Mise en scène : Sophie Parel
Assistante metteur en scène : Anne Hérold
Avec Catherine Salviat – Grégori Baquet – Sophie Parel – Arnaud Dupont
Lumières : Antonio de Carvalho
Musique : Virgile Desfosses
Décor et costumes : Philippe Varache
Vidéo : Coralie Coscas
Durée : 1h15mns
Crédit photo : Arnaud Dupont

Spectacle vu au Petit Théâtre Odyssée à Levallois

Prochaines dates : Du 7 au 30 juillet 2016 à 14h 20, dans le cadre du Festival d’Avignon au Théâtre Essaïon

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