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La Poupée sanglante : du fantastique dans la lorgnette de La Huchette 

La Poupée sanglante au théâtre de La HuchetteLa Poupée sanglante – Si on lui connaît son goût pour les secrets bien enrobés, Gaston Leroux ne fait en revanche aucun mystère de l’aspect peu ordinaire de l’un des héros de son roman La Poupée sanglante, paru en 1923. L’homme a la disgrâce pour unique expression, qui n’a d’égale que l’obscurité de son atelier de reliure, et bientôt l’effroyable affaire qui va l’occuper. Au théâtre de La Huchette, Didier Bailly et Éric Chantelauze servent cette Poupée d’un autre siècle sur un plateau de choix, offrant une succession de micro-tableaux parisiens à un rythme musical et enjoué.

C’est à travers une minuscule fenêtre que l’on entre dans la fausse insouciance d’une capitale qui fait la fête. Surprise en pleines années folles, Paris se raconte en musique et se chante en ritournelles guillerettes. Au milieu de toute cette frénésie, le père de Rouletabille et du Fantôme de l’Opéra écrit les premiers feuilletons d’un roman à réveiller le monstre de Frankenstein, La Poupée sanglante. Comme de nombreux romans de l’auteur, il se découvre tel le contenu d’une boîte gigogne, laissant se déployer les intrigues, les personnages, les descriptions, les considérations tantôt scientifiques, tantôt ésotériques, et les éléments de plus en plus étranges au compte-gouttes. Car si le premier ruban dévoile un portrait plein d’allégresse de Paris, les suivants cachent une nébuleuse fantastique toute entière enclose dans ce cadeau ensanglanté, fait de crimes inexpliqués et de relations sibyllines entre créateur et créature, hier ange et aujourd’hui démon.

La Poupée sanglante au théâtre de La HuchetteAu premier déballage, Paris s’éveille donc par le truchement d’une « rue paisible mais vieillotte » de l’Île Saint-Louis. Cette rue ne tinte plus guère, mais elle était quelques années en arrière le théâtre d’une agitation intellectuelle qui rassemblait artistes et poètes, de Baudelaire et Nerval à Corot et Daumier. Celui qui entretient la fleur du mal de cette époque se trouve dans la toute dernière boîte à ouvrir, bien camouflé « derrière ses rideaux ». Il s’appelle Bénédict Masson, relieur d’art de formation. L’homme est dit « si laid » qu’il ne quitte presque jamais son atelier et qu’il ressent les vibrations de monde confiné derrière sa petite lucarne. Le prétexte théâtral est ainsi tout trouvé pour Didier Bailly et Éric Chantelauze : sur le petit plateau du théâtre de La Huchette, les faits et gestes des protagonistes sont aperçus comme dans un judas optique. Il ne leur restait alors plus qu’à glisser sur les chapitres des différents épisodes un livret avec paroles et partitions.

La Poupée sanglante – Mélange des genres en harmonie

C’est donc depuis sa grotte à images que le ténébreux Bénédict se retrouve malgré lui en plein cœur d’une « aventure sublime et épouvantable », à relier les pages comme les fils de l’histoire. Tout fin poète et amateur d’art qu’il est, le bonhomme est surtout admirateur d’une très vive beauté. Cette œuvre de chair est Christine, fille de l’horloger d’en face, elle-même entichée d’un certain Jacques, savant empêtré dans son mouvement perpétuel, que Bénédict surnomme jalousement « carabin ». Du soir au matin, Bénédict épie ses voisins et, à force de laisser ses yeux monstrueux traîner, il remarque que sa dulcinée semble bien plus intéressée par une créature sans âme, Gabriel, que par le freluquet qui lui sert officiellement de prétendant.

Au fil des épisodes, le rouage s’engrène et le soupçon pèse sur toutes et tous, du relieur à l’horloger, des nobles aux servants, jusqu’à un marquis irritable et sa femme renfrognée. Vampire, fantôme, monstre, créature et machine à assassiner côtoient bientôt abominables méfaits, énigmes policières, passion romantique, croyances les plus folles et véritables théories scientifiques. Dans le roman, fruit de plusieurs genres littéraires, Gaston Leroux fait pénétrer son lecteur dans un « temps où le miracle d’hier créé l’industrie de demain ». Sur la scène, les auteurs s’amusent à donner à cet enchevêtrement de styles un savoureux panachage de mélodies.

Charlotte Ruby, Alexandre Jérôme et Édouard Thiébaut s’évadent joyeusement des lignes pour incarner toute une ribambelle de personnages, qu’ils rendent tous plus délurés et inquiétants les uns que les autres. Le trio, accompagné par Didier Bailly au piano, évolue entre cabaret et opérette, danse indienne et numéro de claquettes. Tous offrent au mythe de la création et aux limites du progrès industriel moderne dont il est question des airs emphatiques aussi appropriés que réjouissants. Ils prennent à corps tous les rôles, ceux de chair comme ceux de pierre, se permettent des apartés, des explications de texte, des retours sur l’Histoire et des vocalises aussi incontrôlables que le délice de les écouter.

La Poupée sanglante
D’après l’œuvre de Gaston Leroux
Comédie musicale de Didier Bailly et Éric Chantelauze
Avec Charlotte Ruby, Alexandre Jérôme, Édouard Thiébaut
Lumières : Laurent Béal
Costumes : Julia Allègre
Chorégraphie : Cécile Bon
Son : Fred Fresson
Régie : Ider Amekhchoun
Crédit Photo : Fabienne Rappeneau
Durée : 1h30

Au théâtre de La Huchette à partir du 17 juin, du mardi au vendredi à 21h, le samedi à 16h et 21h

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