Théâtrorama

La scène de Jonathan Capdevielle absorbe les contours d’une géographie personnelle. Elle engloutit l’ours, l’habit or, le chaperon rouge, la pierre et la forêt en labyrinthe des contes de fées qui résistent au passage vers le monde adulte. Elle réveille les voix de l’enfance – la sienne, celle de sa sœur, de ses parents, des morts, l’aboiement du chien. Elle est une mémoire mouvante et immobile, un accent chantant méridional, des drames partagés.

Aujourd’hui, quelque part dans le passé. Un homme-enfant pianote sur le clavier de son ordinateur. On sait qu’il en a quatre, et qu’il y passe ses journées entières, à construire des scénarios, à reconstruire des vies. Il fait parfois des fautes qu’il corrige aussitôt ; il s’emballe souvent. Parfois aussi, l’écriture ne suit pas sa pensée ; alors il la confie à d’autres. Souvent aussi, il ne trouve plus les mots, les noms et les onomatopées d’avant. Il tourne à droite, non, plutôt à gauche, se cache, a peur, emprunte le chemin le plus escarpé, continue tout droit, emboîte le pas du guide qui le conduit jusqu’à la falaise, et retourne instinctivement à son pôle : vers le dessin d’une bâtisse « en croissant de lune » lovée dans une vaste forêt.

C’est le lieu de son souvenir, celui d’une mémoire familiale joyeuse et « ébranlée par des malheurs ». Là où Jonathan « Jojo » remplit à nouveau les chairs et les costumes de corps connus, leur redonne leurs intonations passées, les replace sur une ligne autobiographique, un sillon intérieur. Dissociés puis associés à nouveau, parents et proches ne cessent d’habiter l’espace et d’épouser les moindres aspérités d’un rocher collectif à escalader pour mieux reconnaître et éprouver. Ils font tous partie d’une légende en propre et d’un imaginaire réel, enfants de « tragédie grecque », à la fois personnes et personnages.

Épopée introspective
Aucun ordre ne sera respecté, ni aucun mur érigé entre un fragment de mémoire et un autre. Librement, Jonathan Capdevielle revient en ses terres privées, sur les épisodes de sa propre vie qu’il soulève depuis une montagne symbolique à pattes d’animal géant. Elle se fond à une zone d’ombre que l’on pourrait croire rêve, mais qui serait conscience. Les strates mémorielles s’ouvrent alors par images, simples traces parfois insistantes mais anti-performatives, comme des scènes choisies de films ou l’instantané de photographies, décrochés de toute pellicule. Sans axe ni acte, on visite le passé comme on pénètrerait les couloirs d’un musée vivant, dans lequel œuvres et sculptures seraient à réactiver.

Au service de la création, chaque nouvelle portion de souvenir écrase la précédente et met déjà la suivante en action. Sur le terreau invisible des Hautes-Pyrénées, sur le plancher vide d’une scène de théâtre, sur une peau à nu, dans un imaginaire d’adulte qui se souvient de l’enfant qu’il était, on « marche un peu », avec cette certitude qu’il n’y a pourtant « aucune issue » : on ne fuira jamais ce qui nous a nourris, bâtis et constitués, on demeurera enfermés dans ce tableau intime.

Jonathan Capdevielle est fait des notes disco de son adolescence, de Céline Dion et de Timbaland, de chansons paillardes et occitanes, de blagues gays, de bruit de moteur de voitures approchant la maison familiale, des premières victimes du VIH, de bribes de conversation criées ou chuchotées, de sa sœur-Lorelei en bord de plage, et de son chemisier à carreaux rouges et noirs. Autant d’éléments graves et légers, de situations comiques et tragiques, de croyances et d’incompréhensions, de voix in et de voix off, qui servent à installer des réseaux en décalage et à étaler les morceaux d’un puzzle personnel.

Saga
Conception et mise en scène : Jonathan Capdevielle
Interprétation : Jonathan Capdevielle, Marika Dreistadt, Jonathan Drillet et Franck Saurel
Conception et réalisation scénographique : Nadia Lauro
Lumières : Patrick Riou
Crédit Photo: ©Estelle Henania
Au Centre Pompidou du 4 au 7 mars 2015, puis en tournée dans toute la France jusqu’à l’automne 2015

 

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