Théâtrorama

« Foi amour espérance ». Toutes ses pièces auraient pu porter ce titre, affirme Ödön von Horváth. Une danse en trois temps portée par les sonorités ouvertes de l’allemand : « Glaube Liebe Hoffnung ». Un Lied chanté, faussement léger, soudain mordant, qui s’attache aux heures cruelles et réelles de « petites gens » que d’autres que l’on dirait plus grands condamnent pour des crimes dont l’unique raison est la survie.

C’est comme une petite mort, une dernière respiration qui s’entend à peine, noyée dans des afflictions plus larges encore. Elle s’écrit à l’encre noire sur le sillage tout aussi sombre d’un fait divers, une histoire banale qui se joue comme tant d’autres au coin des rues battant aux « Marches funèbres » de Chopin, aux vers de Brecht, et sous la menace des bottes nationales socialistes qui les traversent de part en part.

Depuis les vertus théologales qui célèbrent la charité chrétienne, « foi, amour et espérance », Ögön von Horváth s’arrête sur une chronologie funèbre s’établissant sur un terreau historique. D’autres ont fait danser la mort avant lui, Strindberg par exemple ou, bien avant lui encore, les tenants du genre du « memento mori » – mais Horváth se défait de tout ambition allégorique et transpose sa ronde macabre d’intérieurs d’appartements modestes à des ruelles pluvieuses, et à des entrées de bâtiments administratifs et autres institutions. C’est l’anatomie de peuples et de pays – et de rouages financiers – comme de corps – et de relations corrompues – prêts à s’abîmer qu’il place sur sa scène.

La jeune fille du peuple et la mort
L’idée est née dans un café littéraire, en 1932, dans une Allemagne étranglée par le chômage. Deux hommes y discutent : un journaliste judiciaire et un dramaturge hongrois de langue et de culture allemandes, jeune lauréat du prestigieux prix Kleist. Ce dernier, Horváth, puise dans cette conversation les sédiments de sa future pièce, en extrait des épines d’injustice, des ronces de crise économique, et des portraits d’hommes et de femmes douloureusement atteints. Le journal s’ouvre donc sur une page relatant quelques jours de la vie d’Elisabeth, fille d’un fonctionnaire emprisonnée pour petite délinquance suite à un quiproquo. Devenue représentante en prêt-à-porter pour tenter d’éponger une dette, elle ne trouvera que silence et façades closes s’érigeant face à elle. L’angoisse sur son visage, elle bute à tous les échelons de la misère, en « innocente qui trinque inévitablement » tandis que des percussions de marbre viennent sonner la parade « des repus vers le Troisième Reich ».

La galerie de personnages du dramaturge fait se croiser des tenants d’une justice oppressive, d’un service d’ordre impuissant et d’autres instituts en maillons d’une chaîne implacable. Au milieu d’une foule invisible, ceux qui ont « bon cœur » sont peu à peu devenus des parias et des inconsidérés. Le dessin de Horváth est celui d’une enceinte imprenable, que Patrice Bigel transforme en un large labyrinthe sans issue, embué, moite et lui-même suffocant. Tout contraindrait en effet à la paralysie et à l’asphyxie, à l’image de ce chien empaillé et ces fleurs de deuil sans racine que l’on s’offre encore. Et l’espace, composé de lits, de bancs et d’un bassin mû en canal, ne permet aucune élévation. La jeune Elisabeth, condamnée à errer dans ce cercle, voudrait vendre son corps pour la science, mais celui-ci est déjà une préfiguration de sa propre dépouille. De même, tout possible échange est d’emblée gelé par des dialogues courts et proférés à flux tendu et accéléré, ne prenant ni temps de pause, ni respiration.

Au plus près du texte de Horváth, Patrice Bigel fait des intimidations et des réprimandes des spectres d’une ombre planante, à la fois suggérées et impitoyables. Ce qui pèse se tient autant au siège de son décor de nuit interminable que dans des rires et des danses de mort : sa scène se veut antichambre d’une fièvre bientôt changée en folie. Et il faut relire et entendre à nouveau la parole de Horváth, qui trouve sur la scène de Patrice Bigel et dans les lumières de Jean-Charles Clair un interstice privilégié, pour comprendre ce que peut l’art en temps de détresse.

Foi amour espérance
De Ödön von Horváth
Traduction de Henri Christophe
Mise en scène de Patrice Bigel
Scénographie et lumières de Jean-Charles Clair
Avec 12 comédiens de la Compagnie la Rumeur
Administration, production : Agnès Chaigneau
Musique : Hanns Eisler
Crédit Photo : Agathe Hurtig Cadenel
À l’Usine Hollander jusqu’au 13 décembre 2015, vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 18h (dates supplémentaires les mercredi 9 et jeudi 10 décembre)

 

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