Théâtrorama

Elle utilise, dit-elle, le français comme une « langue d’accueil », comme lorsque l’on dit que l’on habite une terre d’accueil. Romancière, dramaturge, scénariste, journaliste et comédienne, Sedef Ecer est née à Istanbul et cumule tous ces talents en y ajoutant celui de comédienne. Elle écrit aussi bien en turc qu’en français.

Sa première pièce en français s’intitulait « Sur le Seuil » (Premier Prix des Rencontres Méditerranéennes). Avec « À la périphérie », sa seconde pièce, également en français et mise en scène par Thomas Bellorini, elle continue d’explorer les marges et l’entre-deux des sociétés et de l’Histoire des hommes.

La pièce se déroule sur deux générations et raconte « la similitude des destins et l’éternité de la misère qui reproduit les mêmes schémas ». « Dis-moi et j’exauce ton vœu ». C’est à cette promesse de la Sultane, reine d’une émission de télé-réalité, que s’accroche la plupart des habitants du bidonville de la colline des anges et des djinns. Les uns demandent des machines à laver ou d’autres objets, Tamar et son amoureux Azad rêvent, eux, d’une autre vie ailleurs.

À la génération précédente, celle des parents des deux jeunes gens, la gitane Kybelee remplaçait la fée télévision pour exaucer les vœux, notamment ceux de Dicha, la mère de Tamar. Vingt ans auparavant Dicha et son mari Bilo ont quitté la campagne pour la ville, à la recherche d’une vie plus confortable. Ils n’iront pas au-delà de la colline des anges et des djinns, avec pour horizon le bidonville, la décharge, l’usine et le périph’ qui leur barricade l’accès à la belle ville. Vingt ans après, l’usine de sablage de blue-jeans a remplacé celle qui produisait de l’herbicide. Tamar et Azad, « les enfants nés sans nombril » de Kybelee, la gitane et de Dicha et Bilo rêvent à leur tour de partir…

D’un périph’ à l’autre
Sans mélodrame, Thomas Bellorini – qui signe aussi une partie de la musique et la scénographie- s’empare du texte et réunit les deux époques sur un plateau qui joue à la fois sur l’horizontalité et la verticalité du décor. Celui-ci, composé de bidons et de palettes colorées, délimite l’espace du bidonville alors que le centre vide du plateau devient le lieu de la projection du rêve télévisuel où apparaît la Sultane et espace où chacun vient projeter, chanter et danser ses propres rêves.

Le récit prend parfois le ton du conte oriental ou, joue sur la distance, pour raconter les anecdotes du bidonville. À la façon des documentaires, les témoignages alternent avec les dialogues de personnages en situation. La scène devient tour à tour le salon de Tamar et Azad, la cahute de Kybelee, l’usine ou les rues du bidonville où se déroulent les manifestations des ouvriers.

Alternant les plans d’ensembles ou rapprochés, le zoom et le flash-back Thomas Bellorini utilise des procédés cinématographiques. Accompagnant l’action, la musique devient une autre forme d’écriture de la fable et crée une poésie qui en souligne la cruauté. Multi-instrumentiste, le talent musical de Céline Ottria décale l’action et ajoute une langue supplémentaire aux chansons tziganes de Zsuszanna Varkonyi.

On passe à chaque instant d’une langue, d’un univers ou d’une époque à l’autre, comme un reflet de toutes les cultures qui se croisent à la périphérie des villes, à l’image de ces comédiens et ces artistes, venus d’horizons différents, qui mettent dans la balance toute leur vitalité, leur générosité et leur humour pour faire de cette pièce un spectacle complet sans pathos ni misérabilisme. Comme le fait dire Sedef Ecer à un de ses personnages, « chez les pauvres, la solidarité c’est inné, comme un vaccin naturel fabriqué avec le malheur de la génération d’avant « . Le temps d’un spectacle, nous dépassons les frontières qui séparent les pays et les hommes, le centre et la périphérie des villes.

[note_box]À la périphérie
De Sedef Ecer
Mise en scène : Thomas Bellorini
Lumières : Jean Bellorini
Musique : Zsuzsanna Varkonyi, Céline Ottria, Thomas Bellorini
Avec : Sedef Ecer, Anahita Gohari, Lou de Laâge, Adrien Noblet, Christian Pascale, Céline Ottria, Zsuzsanna Varkonyi.
Durée : 1 h 30[/note_box]

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