Théâtrorama

« Dans mon ensevelissement je sens l’inévitable espérance. Indistincte, informe, impalpable mais présente. Je me retire en moi mais je n’y mourrai pas. » Assise au milieu des cartons parsemant le sol d’un entrepôt de supermarché, une femme découvre les dernières lignes du récit d’une autre femme. La première est employée de grand magasin, la seconde était ouvrière dans les années 1950. Elles portent presque le même prénom ; elles s’inventeront des gestes communs, accents tragiques et nourris de « vraies » vies.

Il suffit de très peu de choses pour passer d’un temps, d’un paysage à un autre, d’une émotion, d’une voix à une autre. Cela tient à un clignotement de lumière et à l’alternance de jour et de nuit qu’il provoque, au bruit d’une page de livre qui se tourne, à une porte que l’on referme, à un manteau qui découvre ou recouvre des épaules, ou encore aux intonations étrangères d’un chant que l’on distinguerait à peine parmi d’autres sons plus forts. Il ne s’y mêlerait pas, essentiel, conducteur, reliant un fil de mémoire à un autre – Élise en Elsa.

C’est un chant en langue arabe, entonné par la cantatrice algérienne Fadila Dziria. Il se glisse sous des pans graves et vient moduler d’autres mouvements, ceux machinaux et répétitifs de centaines d’ouvriers d’usines aux réflexes de pantins, puis ceux tendres et dramatiques d’un amour entre une Française de métropole, Élise, et un Algérien militant, Arezki. Suivant son frère proche du FLN, Élise quitte sa petite vie de « provinciale isolée et gauche » pour vivre son rêve de capitale. Des murs de l’usine qui l’emploie bientôt aux rues parisiennes, du quartier de Saint-Germain-des-Près à la porte des Lilas, jusqu’à un hôtel de la Goutte-d’Or qui rassemble migrants et exilés algériens, le parcours d’Élise sera piqué d’instants de vies rejoignant la grande Histoire.

Lire et « faire se lever des voiles épais »
Dans le roman de Claire Etcherelli écrit en 1967, suivant de peu la fin de la guerre d’Algérie, Élise s’ouvre à l’une des expressions de « vraie vie » à travers la lecture. Initiée par son frère Lucien qui aimait « oublier » les livres dans chaque pièce de son appartement, elle éprouve le livre comme la musique, et s’y « délie, comprend, pénètre au milieu des mots » en ressentant une satisfaction physique. Eva Castro fait de cette empreinte de « vraie » vie un élément essentiel de sa mise en scène et de son interprétation, articulant les mots comme s’ils étaient des gestes, mimant sans fin, scandant les efforts des mouvements répétitifs d’ouvriers dans une danse aux balancés macabres, puis découvrant et s’abandonnant dans le sentiment amoureux.

Prenant à sa charge plusieurs voix – celles d’Elsa, d’Élise, d’Henri et de Lucien ses frères, puis celle d’Arezki, ou encore celles d’officiers de police au contrôle de l’immigration – Eva Castro distille par petites touches des scènes de cloisonnement et de délivrance. Pauvreté du monde ouvrier, hostilité des travailleurs français et étrangers entre eux, racisme ordinaire, conditions féminines, agressions banalisées, fuites et répression policière… autant de tableaux qu’elle inscrit sur un espace minimal mais résolument ouvert, de simples cartons délimitant de nouveaux lieux baignés de lumières, de sonorités et d’ambiances différentes.

D’un coin à un autre de ce paysage temporel, Élise use de la finesse d’un langage universel, un tremblement quand l’amour la touche plutôt que la crainte. Un demi-siècle plus tard, furtivement, la danse et l’intérêt d’Elsa font ressurgir toute cette sensibilité par esquisses délicates et par résonnances plus sombres, rappelant l’actualité des questions soulevées dans le roman.

Élise ou la vraie vie
D’après le roman éponyme de Claire Etcherelli (éditions Denoël, 1967)
Adaptation, mise en scène et jeu : Eva Castro
Collaboration artistique : Carole Leblanc & Philippe Renault
Décor & costumes : Valérie Valéro
Lumière : Jean-Marc Oberti
Musique : Fanny Rome
Son : Frédéric Picart
Ginkgo Biloba Théâtre
À la Manufacture des Abbesses du 29 mars au 6 mai 2015

 

 

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