Théâtrorama

Pour être un vendeur vraiment efficace il faut forcément y croire. Dans ce métier fondé sur la relation aux autres, une technique, celle de réussir à être sincère ou « vrai » avec les autres, tout en étant plus ou moins « faux ». C’est à partir de ce paradoxe que Joël Pommerat écrit et met en scène  » La grande et fabuleuse histoire du commerce ».

Un seul lieu : La chambre d’un hôtel moyen, baigné dans la même lueur blafarde, qui sue l’ennui et l’uniformité. Un parti pris : un décor « tournant » où le seul déplacement des accessoires ou des meubles qui le constituent, donne la mesure du temps et les changements dans l’espace.

Personnages : Cinq hommes, un jeune et quatre hommes qui approchent de la cinquantaine. Des « gagnants » soutenus par l’esprit d’équipe et qui doivent faire du chiffre en plaçant le « produit ».

Deux époques : les années 60 qui ont marqué la mise en place de notre système de consommation. Les années 90 où le commerce a transmuté vers une communication et une conviction sans faille . D’une époque à l’autre, les produits changent, les méthodes, si elles semblent évoluer, mettent en place d’autres croyances, toujours tendues vers le même but : servir au mieux une société « commerçante », toujours plus gourmande.

Une vision du monde
Comme dans la plupart de ses pièces, Pommerat interroge l’idéologie de système, des manières de penser et de concevoir « les visions du monde » qui sont à la source des agissements humains (par exemple les relations familiales dans « Cet enfant ») y compris lorsqu’il revisite les contes les plus connus comme Cendrillon ou Pinochio. Ici, il questionne l’échange commercial, devenu le fondement principal de notre monde contemporain.

Les représentants de commerce de la première époque font du porte à porte. En accueillant le jeune Frank dans leur équipe, ils sont convaincus qu’ils forment une vraie famille et que cette logique du « tous pour un » est à la base de leur réussite. En mettant de côté leur vie sans intimité, ils font d’une pierre, deux coups car ils contribuent aussi à la réussite de l’entreprise, se cachant délibérément leur vie privée inexistante et leur totale solitude.
Le rapport de la seconde époque s’inverse : un jeune cadre dynamique est chargé de réactualiser les méthodes de vente de quatre quinquagénaires en perte de vitesse et en fin de carrière. Les techniques de vente se sont achetées une apparence plus « humaine », plus « communicante », mais le système continue de se nourrir en devenant plus violent et en deshumanisant les rapports sous un jargon toujours plus abscons.

Les cinq acteurs sont des fidèles des spectacles de Joël Pommerat et ils connaissent bien ses méthodes basées sur l’improvisation et le travail de plateau. Cela donne un jeu organique où les cinq fonctionnent comme les doigts d’une main. Rien ne semble pouvoir venir troubler cette « harmonie »parfaite. C’est drôle, c’est effrayant et on attend avec impatience le grain de sable qui viendra enrayer la machine.

Racontée sur deux périodes éloigées de trente ans, la grande histoire du commerce n’a rien d’une épopée fabuleuse. Convaincus de la nécessité et de la logique de leur activité basée sur la séduction,les vendeurs oublient désormais de retirer leur masque. Le masque est devenu peau.

Réduits à leur seule fonction commerciale, tous identiques dans leur costume gris, les cinq hommes sont d’une normalité confondante, rouages et serviteurs d’un système qui finit par les broyer, « imprégnés de logique commerçante et commerciale, dans laquelle vendre et acheter est aussi naturel que manger, marcher ou respirer ».

Évitant l’analyse sociologique ou psychologique, avec un humour décalé, Pommerat nous renvoie une image glaçante de notre société qui dissimule de moins en moins son but : « acheter du cerveau disponible » pour placer ses produits.

[note_box]La Grande et Fabuleuse Histoire du commerce
Texte et Mise en scène : Joël Pommerat
Collaboration artistique : 

Phi¬lippe Car¬bon¬neaux



Vu à Paris au Théâtre des Bouffes du Nord
Avec : 

Eric For¬terre, Lu¬do¬vic Mo¬lière, Hervé Blanc, Jean-Claude Per¬rin, Pa¬trick Bebi


Crédit photo : Elizabeth Carecchio
Durée: 1h20[/note_box]

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