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La Fuite – mise en scène de Macha Makeïeff

La Fuite - Macha MakeïeffLa Fuite – Macha Makeïeff fait partie de ces créateurs rares qui bouleversent le théâtre et contribuent à son renouvellement. Certains de ses spectacles, menés avec son complice de toujours, Jérôme Deschamps, ont marqué profondément l’imaginaire des spectateurs qui ont eu la chance d’y assister. Dans les années quatre vingt dix et deux mille, c’est chez eux que l’on trouvait la poésie, les ressources de l’imaginaire, le réel transfiguré par la magie du théâtre. Par des effets simples, burlesques, un jeu volontairement outrancier et pourtant en contact direct avec la poésie la plus fine, un spectateur pouvait atteindre le grand rire, le bouleversement, le plaisir d’y croire comme un enfant.

Dans La Fuite, c’est comme si Macha Makeïeff demandait au théâtre qu’elle a tant contribué à enrichir de lui parler en retour de son enfance. La metteure en scène s’est en effet représentée sur le plateau par une silhouette de petite fille, fragile, en écoute. Cette petite fille parcourt les songes hallucinés de Boulgakov qui font écho directement à l’histoire de la famille de Macha Makeïeff. Alors elle sera là tout au long de cet exil qui mène les Russes Blancs de Pétersbourg à Sébastopol, en passant par Constantinople pour finalement arriver à Paris. Elle a une présence douce et troublante, à la lisière du fantomatique, qui contribue à l’atmosphère de mélancolie et de réalisme magique qui caractérise la pièce.

À travers le regard de la jeune fille, les spectateurs assistent à la fin tragi-comique d’une époque : celle des aventuriers, celle du panache, celle aussi de la domination sans partage d’une noblesse russe qui n’a pas su voir que le monde changeait. Dans de magnifiques costumes rappelant l’univers de Corto Maltese, les comédiens alternent jeu romantique et envolées burlesques. Les spectres guettent, les généraux rêvent, les pendaisons rythment l’ordinaire des journées, les princesses sont menacées par la prostitution, et les polices bouffonnes et dangereuses brûlent les derniers feux de leur petit pouvoir…

Le spectacle fonctionne et pourtant… quelque chose manque pour que l’envolée soit entière et pleine. Quoi donc ? Que peut-il bien manquer alors que tout est beau ? Peut-être cela même qui a fait la magie des grandes heures : le réel rendu à la poésie.
Ici, c’est l’inverse : l’imaginaire tente de rentrer dans le réel et cela donne un curieux sentiment de classicisme, éloigné de la joyeuse folie de la metteure en scène. Tout se passe comme si en ne voulant pas lâcher son sujet, elle l’empêchait de s’envoler et de faire théâtre. C’est comme si elle ne nous laissait pas libre de notre regard, qu’elle faisait écran entre nous et le récit. Peut-être s’agissait-il pour elle de vivre – grâce au théâtre – l’histoire d’une famille dont elle n’avait entendu que les récits ? Faire rentrer le rêve dans un cadre réel, lui donner corps… Le projet est ambitieux mais l’imaginaire ne se laisse pas faire ainsi. Le récit résiste et finit par reprendre ses droits. Il restera cependant de la représentation le sentiment d’avoir assisté à une œuvre plastiquement parfaite, forte dans son récit, et portée par des comédiens remarquables…

 

La Fuite
De Mikhaïl Boulgakov
Adaptation, mise en scène, création des costumes : Macha Makeïeff
Avec Pascal Rénéric, Vanessa Fonte, Vincent Winterhalter, Thomas Morris, Geoffroy Rondeau, Alain Fromager, Pierre Hancisse, Sylvain Levitte, Samuel Glaumé, Karyll Elgrichi, Émilie Pictet et une petite fille
Lumière : Jean Bellorini
Collaboration : Angelin Preljocaj
Crédit photos : Boris Horvat / AFP

Jusqu’au 17 décembre au Théâtre Gérard Philippe, Saint-Denis

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