Théâtrorama

Le temps des dieux s’est éloigné. Ils ne frappent plus que par oracles, réduits à de simples apparitions, souffles, vols d’oiseaux. Le vers tragique appartient désormais aux héros seuls, donnant leur titre aux pièces, se concentrant sur cette « chose terrifiante » qu’est le genre humain, lui qui « épuise la terre années après années ». Au cœur de la tragédie de Sophocle, parmi les œuvres qui sont restées : Œdipe, Antigone, Électre. Et ce chœur, mû par Magali Léris, formé par seize élèves-comédiens incarnant les visages d’un « peuple malade » et son écho vibrant sur la scène contemporaine.

Le détail est sommaire. Il réduit les seuils de palais antiques à de fragiles colonnes d’acier qui se dessinent par des voiles blanches, renflées ou déchirées sur l’intérieur de pièces comme de consciences. De chaque côté de ces cubes de foyers et de cités, ville et campagne se cachent derrière des tentures plus épaisses, elles aussi transparentes. Des sons en sortent, de nouveaux hommes et femmes – héros, enfants, aveugles et vieillards – apparaissent.

Lorsque le peuple entre, il vient reformer les éléments d’une peinture murale, bandes de frises ou de frontons. En motif ornemental, chacun se lie aux autres ou s’isole des autres aux évocations de « souillures » et de « malédictions » qui les atteignent tous. Les vers qu’ils s’apprêtent à déclamer, ainsi que les prophéties des dieux, ont déjà été prononcés : Œdipe a déjà épousé Jocaste et tué Laïos ; Antigone, pour avoir enterré Polynice, s’est déjà attirée les foudres de Créon et se prépare à sa propre mort ; quant à la vengeance d’Oreste, elle s’est déjà accomplie tandis que sa sœur Électre l’attend. Il ne reste plus au poète qu’à rendre le mythe tragique.

Le chœur des hommes
Depuis les tympans initiaux, un chœur s’élève et se fait entendre. Il vient dire, chanter et danser les lignées maudites, les enjeux liés à la morale, les exils passés ou à venir ; il pointe les coupables de crimes et le mal qui s’enfante du mal, et il s’en prend au temps qu’il nomme « un dieu facile ». Dans un rythme incantatoire et avec des gestes qui semblent empruntés à ceux de furies ou de possédés, le chœur prend le reste du peuple – l’auditoire – pour témoin et le défie souvent du regard. Il rend solennels l’expression et le fait collectif.

Tour à tour, quelques-uns se détachent de l’assemblée pour laisser pleine place aux vers du poète, à travers des morceaux choisis. Consciemment ou par ironie tragique, tous sont accablés, se présentent au sol, assis ou à genoux, s’enlacent et se confrontent aux autres, membres ou dieux invisibles de la cité. C’est à cet instant que Sophocle les installe sur sa scène, lorsque leur sort est déjà joué qui les isole de tout et de tous : à cet instant où « ils sont rien, devenant ainsi vraiment des hommes ».

Ils sont seize comédiens à rendre sensible l’enthousiasme des hommes, prétendus sauveurs et héros qu’ils incarnent. Damnés de naissance ou aveuglés qui cherchent à se connaître eux-mêmes et à s’accomplir, ils sont chacun la voix d’une souillure généralisée, et le signe d’une impureté qui dépasse leurs seules péripéties. Magali Léris les entoure d’un souffle omniprésent, souvent oppressant, qui s’épand comme un écho tragique, ou qui est l’indice de ce que l’on doit encore aujourd’hui au théâtre de Sophocle dont les mots, selon elle, « résonnent avec notre époque de façon incroyable ». Ces mots d’insertion du temps humain dans le temps divin.

Sophocle
D’après Œdipe, Antigone et Électre de Sophocle, mise en scène de Magali Léris
Traductions de Jean et Mayotte Bollack pour Œdipe et Électre et de Florence Dupont pour Antigone
Avec les élèves-comédiens de 2e année de la Séquence 8 de l’Académie-École supérieure professionnelle de théâtre du Limousin
Scénographie conçue par les élèves de 3e et 4e années de l’École nationale supérieure d’art de Limoges et encadrée par Alain Pinochet
Assistante à la mise en scène : Marie-Anne Denis
Chef de chœur : Tatiana Pykhonina
Avec la participation du théâtre de l’Union pour les lumière, son, costumes et décor
Crédit photo : Thierry Laporte
Au Théâtre de la Tempête / Cartoucherie de Vincennes dans le cadre du festival des Écoles du théâtre public, du 18 au 28 juin 2015

 

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