Théâtrorama

Alors que la mondialisation a détricoté les repères historiques et politiques, que le monde ressemble à un village, que faire des grandes utopies qui ont traversé le XX° siècle ? De quelle façon nourrissent-elles encore notre époque qui ressemble à un vaste panier où un chat ne retrouverait pas ses petits ?

Après avoir croisé la route d’auteurs comme Ahmadou Kourouma ou Tarjei Vesaas, Stéphanie Loïk, dont l’ecclectisme n’est plus à démontrer, revient vers Svetlana Alexievitch dont elle a déjà adapté et mis en scène plusieurs textes (La supplication, Tchernobyl, les cercueils de zinc, la guerre n’a pas un visage de femme).

Pour La fin de l’homme rouge ou Le temps du désenchantement, comme pour ses autres textes, armée d’un magnétophone et d’un stylo, Svetlana Alexievitch (Prix Nobel de littérature 2015) avec une acuité, une attention et une fidélité uniques, s’acharne à garder vivante la mémoire de cette tragédie qu’a été l’U.R.S.S, à raconter la petite histoire d’une grande utopie.

« Le communisme avait un projet insensé : transformer l’homme « ancien », le vieil Adam. Et cela a marché…En soixante-dix ans et quelques, on a créé dans le laboratoire du marxisme-léninisme un type d’homme particulier, « l’Homo sovieticus ». Dans ce requiem en forme d’adieu à ce que fut l’époque soviétique, sur la scène neuf jeunes comédiens. Surtout présents par la voix, on devine leurs silhouettes surgissant de la brume qui envahit le plateau, dans une lumière qui suggère le contour des visages et des corps plus qu’elle ne les éclaire.

De l’homo sovieticus à la Russie de Poutine
Ce que l’on retient surtout du spectacle, c’est ce choeur qui dit les rêves et les espoirs déçus., On finit par oublier les corps se confondant avec l’ombre, alors qu’une voix unique raconte une anecdote ou témoigne d’une histoire réelle. Le procédé prolonge l’écriture d’Alexievitch qui « regarde le monde, dit-elle, plus en littéraire qu’en historienne ».

S’effaçant derrière le texte, interprétant indifféremment des hommes, des enfants ou des femmes de tous âges et de toute condition, les comédiens se déplacent selon des codes précis. Répétant toujours les mêmes gestes, tenant les émotions à distance, composant une chorégraphie rigoureuse, le rythme surgit du groupe lui-même, soutenu par une parole scandée, psalmodiée, murmurée ou projetée parfois à la limite de l’incantation.

Le mouvement choral crée une sorte d’hypnose et permet ainsi à la seule parole de se frayer un chemin vers l’esprit de celui qui regarde. Le pari est osé car le spectacle dure trois heures et malgré quelques intermèdes chantés, ce balancement lent conduit parfois le spectateur à une sorte d’attention flottante. Le corps soumis à ce mouvement interne et répétitif finit par donner accès aux non-dits d’une société sous contrôle et par ouvrir les portes de souvenirs vrais. C’est alors que se déploie l’écriture polyphonique de Svetlana Alexievitch qui réinvente une forme littéraire pour faire résonner les voix de ces témoins brisés par un système politique dépressif. La mise en scène de Stéphanie Loïk rigoureuse et même austère dans son économie dramaturgique, a accompagné sans relâche et de façon sensible le mouvement de l’écriture, donnant de la chair aux mots. Le mythe du guerrier soviétique s’effrite et apparaissent les tragédies engendrées par la manipulation et la volonté d’hégémonie des gouvernements successifs.

La fin de l’homme rouge
ou Le temps du désenchantement
D’après Svetlana Alexievitch
(Prix Nobel de Littérature 2015)
Traduction Sophie Benech, (Editions Actes Sud)
Adaptation et Mise en scène : Stéphanie Loïk
Création lumières: Gérard Gillot

Création musicale, & chef de Choeur: Jacques Labarrière
Avec
Nadja Bourgeois, Heidi-Eva Clavier, Lucile Chevalier, Véra Ermakova-Kouznetsov, Marie-Caroline Le Garrec, Adrien Guitton, Martin Karmann, Abdel-Rahym Madi, Jérémy Petit

Vu au Théâtre de l’Atalante à Paris

 

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