Théâtrorama

1923. Ödön Von Horváth écrit ʺMeurtre dans la rue des Mauresʺ. Un horloger a été assassiné. Le meurtrier revient sur les lieux du crime. Poursuivi par la police, il finit par se pendre dans la maison de ses parents…

1933. Horváth écrit ʺL’inconnue de la Seineʺ. Lors d’un cambriolage, un horloger est assassiné. Le meurtrier s’enfuit. Une jeune femme lui offre un alibi par amour. Une fois tiré d’affaire, l’homme l’abandonne et en épouse une autre. La jeune fille va se jeter à l’eau…

ʺLa double mort de l’horlogerʺ, adapté et mis en scène par André Engel, met en écho ces deux pièces et en fait un diptyque entre onirisme et lucidité. Les dates de parution de ces deux textes sont loin d’être anodines. ʺMeurtre dans la rue des Mauresʺ est écrite pendant la grande dépression économique des années 20 qui verra dix ans plus tard l’accession d’Hitler au pouvoir au moment où paraît ʺL’inconnue de la Seineʺ.

Le meurtre d’un horloger est au centre de ces deux pièces. Pourtant, cet événement semblable n’affecte pas les mêmes espaces sociaux et individuels. La première partie du diptyque d’Engel s’inspire du cinéma expressionniste allemand des années 20 et rend compte des turpitudes et des violences qui s’exercent au sein de la famille. Ici, le meurtre de l’horloger vise les non-dits familiaux, les phrases assassines qui jugent et rejettent.
La seconde partie plus longue fait intervenir une dimension – déjà présente en filigrane dans la première pièce – plus fantasmagorique avec l’apparition de revenants, de personnages étranges et énigmatiques. Cette partie de la pièce joue davantage sur la peur sociale, comme la métaphore d’une Allemagne dans laquelle triomphe déjà le nazisme.

Horváth bouscule la tranquillité de cette petite bourgeoisie des faubourgs de Vienne ou Berlin qui veut ignorer délibérément les malversations qui se trament dans l’ombre. L’inquiétude sous-jacente devient un des ressorts dramaturgiques qui précipitent les événements.

Une lucidité entre conscient et inconscient
Dans sa mise en scène Engel dépasse le cadre narratif, évitant ainsi de ʺtransformer les pièces en tableaux d’un milieuʺ, ainsi que le redoutait Horváth et privilégiant ʺle combat du conscient contre le subconscientʺ comme il le préconisait. La scénographie de Nicky Riéti fait du mécanisme d’horlogerie, le mouvement qui nous fait passer d’un espace à un autre, du dedans au dehors, tout en ponctuant le temps. Les personnages se détachent sur ce décor gris, traînant leur solitude et le vide de leurs petites existences sans relief.

Engel excelle dans le choix de ses acteurs. En distribuant les mêmes acteurs dans les deux pièces, il joue le trouble. Dans ces rues sans joie où les prostituées et les manchots se promènent par paires, tous les comédiens jouent leur partition avec un talent singulier. Jérôme Kircher incarne le meurtrier dans les deux pièces avec toutes les nuances du héros hovarthien dominé par son inconscient.

Yann Collette joue l’horloger et habite la scène en vieux juif malicieux échappé du ghetto, Tom Novembre promène sa grande carcasse de policier perdu d’un espace à l’autre alors qu’Évelyne Didi traverse les affres de la folie qui s’immisce dans la vie ordinaire…
Tel le mécanisme d’une bombe à retardement, le tic-tac de l’horloge finira par faire exploser les apparences et par nouer les fils du visible et de l’invisible.

Pourtant, quelque chose ne décolle pas dans cette mise en scène. Est-ce la lourdeur du dispositif scénique,les rouages d’une horlogerie trop présents qui empêchent la fluidité du jeu? Il y manque peut-être une orientation précise dans la direction d’acteurs qui viendrait soutenir les enjeux existentiels et métaphysiques du texte, qui dirait la médiocrité de ces petites vies qui refusent d’être dérangées par l’étrangeté du monde.

[note_box]La double mort de l’horloger
D’après deux pièces d’Ödön Von Horváth
Texte français : Henri Christophe
Adaptation & Mise en scène : André Engel
Scénographie : Nicky Riéti
Avec Caroline Brunner, Yann Collette, François Delaive, Évelyne Didi, Yordan Goldwaser, Jérôme Kircher, Gilles Kneusé, Manon Kneusé, Arnaud Lechien, Antoine, Mathieu, Tom Novembre, Ruth Orthmann, Julie-Marie Parmentier, Natacha Régnier, Marie Vialle.
Crédit photo : Richard Schroeder
Durée : 2 h[/note_box]

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