Théâtrorama

De l’inconstance des sentiments amoureux

Ce 13 novembre, après la joie de cette représentation de « La Double inconstance », je n’imaginais pas qu’il me faudrait affronter la triste réalité des attentats de Paris. Prendre la plume pour dire tout le plaisir de ce spectacle, raconter l’intelligence de la mise en scène et souligner l’incroyable énergie des comédiens est une gageure indispensable à relever. Ce spectacle qui réunit tant d’artistes issus de la diversité sociale française, dans une pièce d’un auteur si emblématique du répertoire français, représente toutes les valeurs du vivre ensemble auquel on croit dans ce pays.

Le Prince veut épouser Silvia. Rien de plus simple, il la fait enlever, même s’il la sait amoureuse d’Arlequin et la confie à la surveillance de Trivelin. Flaminia, collaboratrice du Prince, va mettre en œuvre une stratégie qui vise à réduire, puis à rompre l’amour qui lie Arlequin à Silvia. Elle envoie sa sœur Lisette pour parvenir à le convaincre. En vain. Pourtant, peu à peu, les avantages sous la forme de lettres de noblesse, de repas somptueux et de vêtements de luxe finissent par avoir raison de la résistance des deux jeunes gens qui se rangent enfin aux vues du Prince et de Flaminia. Voire…

Adel Hakim, dans sa mise en scène, prend un parti résolument politique et social qui n’enlève rien à la sensualité de la pièce et aux liaisons dangereuses qui s’y jouent. En confiant le rôle de Silvia à une jeune comédienne métisse- Jade Harbulot magnifique d’une énergie rebelle – et celui d’Arlequin à un jeune comédien beur – Mounir Margoum, comédien tout en mouvement qui se trouve toujours là où on ne l’attend pas – il souligne délibérément l’origine sociale de jeunes gens qui se font berner par ces puissants qui ne mettent aucun frein à la réalisation de leurs désirs. Pas de containtes physiques de séduction mais une violence qui passe par la corruption des âmes. En quittant leurs vêtements de gamins des quartiers du début pour des costumes de jeunes cadres dynamiques de plus en plus luxueux, en découvrant la drogue que représente le pouvoir, Arlequin et Silvia se plient aux règles du plaisir et du confort au quotidien et remisent aux oubliettes leurs invectives et le questionnement sur les gens qui les séquestrent.

Un art consommé de la manipulation
Jouant sur ce que l’on dévoile et ce que l’on cache, le décor est constitué de panneaux qui glissent et dévoilent les différents espaces. La scénographie d’Yves Collet colle parfaitement à cette dramaturgie de la conspiration et à ce jeu des fausses apparences. Ici les murs ont des oreilles et les ombres qui se profilent préparent des coups plus tordus les uns que les autres. Lieu fermé comme un bunker au premier acte, puis jardin paradisiaque propice aux jeux amoureux libertins et sensuels, au final, le décor se transforme en espace ouvert d’une grande ville américaine avec un grand lit en son centre.

La direction d’acteurs d’ Adel Hakim joue sur toute la palette de la musicalité de la langue de Marivaux, faisant ressortir le niveau social des uns et des autres. Le phrasé maniéré de Trivelin (Malik Faraoun), la fausse douceur du Prince (Frédéric Cherboeuf), le rythme saccadé de Flaminia (Irina Solano) s’opposent à la gouaille populaire de Silvia et Arlequin. Il faut souligner aussi le rôle de Lisette (superbe Lou Chauvain), sœur de Flaminia, toujours au bord de la transe qui fait figure de personnage perdu entre les deux mondes.

Chez Marivaux, chaque mot caresse, séduit et cherche à convaincre. Pas de bons ni de méchants, pas de perdants, ni de gagnants. Cette mise en scène au cordeau assume tous les détails d’un texte où la pensée s’articule sur une ponctuation précise, où la musicalité infléchit la subtilité des émotions et la sensualité incontournable des situations. On ne voit pas le temps passer et lorsque les lumières reviennent, la vie a simplement suivi son cours.

La double inconstance
De Marivaux
Mise en scène : Adel Hakim
Scénographie et lumière : Yves Collet
Avec Lou Chauvain, Frédéric Cherboeuf, Étienne Coquereau, Malk Faraoun, Jade Harbulot, Mounir Margoum, Irina Solano
Crédit photo : Nabil Boutros
Durée : 2 h 15

Jusqu’au 29 Novembre 2015 au Théâtre d’Ivry Antoine Vitez

Dates de Tournée
Le Salmanazar – Épernay – 1er Décembre 2015
La Scène Watteau – Nogent sur marne – 11 & 12 décembre 2015
Le théâtre de Rungis – 17 décembre 2015

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