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La Cerisaie

La Cerisaie

Le projet du metteur en scène Christian Benedetti est précis : rien de moins que de monter saison après saison, l’intégralité des œuvres théâtrales de Tchékhov. Il commence en 2011 avec « La Mouette », puis les années suivantes avec « Oncle Vania » et « Les trois sœurs ». Aujourd’hui, il s’attaque à « La Cerisaie », pièce centrale de l’œuvre du dramaturge russe, en en donnant une version à la fois épurée à la fois drôle et émouvante, servie par des acteurs remarquables.

Lioubov revient en Russie après cinq ans passés en France. Le domaine familial de la Cerisaie est grevé de dettes et menacé d’être vendu aux enchères. Lopakine, ancien moujik, se propose d’aider Lioubov et son frère Gaev, à sauver le domaine en y construisant des maisons pour les estivants…Impossible sauvetage d’un domaine mythique, sans se compromettre avec les logiques marchandes…La Cerisaie raconte l’inévitable bascule entre deux mondes, celui d’hier qui refuse de mourir et tente une dernière résistance envers aujourd’hui…

Personnage principal : La Cerisaie

Maître, domestique ou ancien moujik, quelle que soit sa génération, chaque personnage a sa vision et n’existe que dans son rapport au domaine de la Cerisaie. Dans son approche de la pièce, Benedetti – qui joue aussi le rôle de Lopakine – organise la scène comme pour une répétition. Une lumière sans artifices, au décor minimaliste composé d’une armoire gigantesque qui, domine des chaises et des lits d’enfants, une table et quelques sièges dispersés ça et là sur le plateau. La force de cette mise en scène réside juste dans le jeu excellent d’acteurs au service total du texte nu. Entrecoupées de ruptures qui suspendent l’action, les répliques fusent selon le rythme rapide et incisif propre à la comédie. Le drame est sous-jacent, la situation désespérée, mais on continue à rire, à danser, à ergoter, pour ne rien décider et tenter d’arrêter un temps qui ne peut que s’écouler.

Loin du pathos et de la psychologie, le récit se construit entre ce que l’on dit et ce que l’on tait. Dès lors, le hors-champ de la scène -là où on peut cacher ses blessures ou pleurer – et le plateau, là où on fait semblant de dire, deviennent aussi importants l’un que l’autre. Au spectateur de reconstituer le puzzle et d’y accrocher un sens. Face à la stabilité rigide de l’armoire, s’oppose la stabilité branlante du vieux serviteur ( remarquable Jean-Pierre Moulin), planté dans la maison comme les vieux cerisiers stériles du jardin. Prenant le présent à bras le corps, Lopakine essaie d’offrir un avenir au domaine, avec l’espoir, par ricochet de se sentir enfin reconnu par Lioubov (Brigitte Barilley), lui, l’ancien moujik toujours ignare.

Mais rien ne semble ébranler ces adultes arrogants qui se comportent comme des enfants en se faisant des niches et en riant de leurs plaisanteries idiotes. Les mots expriment une pensée en mouvement et induisent des comportements qui en disent plus sur la nostalgie, la venue des temps nouveaux et la disparition des valeurs anciennes que de grands discours. Portées par la musicalité des mots, les situations se tendent, les intentions de chacun apparaissent. Les voix s’entrecroisent et font entendre au travers d’inflexions

imperceptibles la lutte impuissante des uns, la résistance des autres, le rire au bord des larmes de tout le monde y compris pour ceux qui semblent heureux d’avoir gagné. La parole rapide suivie de silences qui n’en finissent pas, impose un sentiment d’urgence, où tout peut basculer, bifurquer ou s’arrêter dans la seconde. Dans cette mise en scène la parole représente le seul point d’accroche. Et c’est ce choix rigoureux qui en assure la force. La musique de la scène de bal est encore une parole. Tonitruante, vulgaire, criarde, elle annonce la fin des temps anciens. Le bruit des tronçonneuses qui abattent les cerisiers lui font écho pour proclamer tout aussi bruyamment la venue des temps nouveaux.

La Cerisaie

D’ AntonTchékhov
Mise en scène : Christian Benedetti
Avec : Brigitte Barilley, Alix Riemer, Hélène Vivies, Philippe Crubézy, Christian Benedetti, Atoine Amblard, Philippe Lebas, Lise Quet, Nicolas Buchoux, Hélène Stanicki, Jean-Pierre Moulin, Christophe Carotenuto
Crédit photo: Roxane Kaperski
Durée : 1 h 30

Jusqu’ au 14 Février au Théâtre du Soleil

Tournée à venir

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