Théâtrorama

Nous sommes en Russie en 1900 et tout vient de basculer. L’aristocratie n’a pas vu venir le XX° siècle. Les bourgeois, les marchands si. Tout était plus beau avant se lamentent Lioubov et son frère Gaev, alors que Lopakine, un des anciens moujiks de la Cerisaie, cherche des solutions pour que le domaine soit préservé. La Cerisaie sera bientôt vendue aux enchères avant la fin de l’été…

Avec cette pièce, Tchékhov promettait une comédie hilarante. Sauf qu’il ne s’agit pas de distraire ou d’amuser, mais de « peindre la grande Comédie que la vie joue à chacun d’entre nous ». Après en avoir donné une première version dans les années 90, Lev Dodine reprend la pièce dans une nouvelle mise en scène éclairée par les nouveaux enjeux économiques de la Russie actuelle.

« Seigneur Dieu ! La Cerisaie est à moi !… » Cette réplique qui marque le triomphe de Lopakine, l’ancien moujik qui vient d’acquérir la plus belle propriété de la région, résonne dans cette mise en scène comme un soulagement pour tout le monde et comme la porte ouverte à toutes les bassesses. La mise en scène de Dodine, laisse une impression d’enfermement où tout semble, dès le début, déjà voué à une fin inexorable. En bouleversant l’ordre de certaines scènes, Dodine resserre le jeu autour des personnages. Les uns appartiennent à un monde à la dérive en train de mourir et les autres à un monde qui vogue vers l’inconnu. Entre les deux, il y a ceux qui attendent ou qui profitent de toutes les opportunités.

Entre nostalgie et modernité
Lev Dodine installe toute la pièce sur l’avant scène et l’ensemble de la salle. En y faisant déborder le décor, la mise en scène met les acteurs et les spectateurs dans l’obligation d’une  » cohabitation à l’étroit ». Le reste de la scène est un immense plateau vide, limité par un écran sur lequel sont projetées des images de la Cerisaie à l’époque de sa splendeur, celles du projet de lotissement de Lopakine (à la façon d’un power point) ou l’ombre des danseurs de la salle de bal. Dès la première scène, Lopakine semble déjà installé dans la place. Lioubov qui revient de Paris, arrive dans une Cerisaie qui ne lui appartient déjà plus et qu’elle retrouve sur les images projetées d’un vieux film. Les objets emballés, un bric-à-brac de meubles sont prêts à partir, l’espace s’est rétréci à une seule pièce pour faire peut-être des économies ou pour signifier que les anciens propriétaires ne sont plus les maîtres et doivent céder la place. En réduisant l’extérieur de la Cerisaie à quelques souvenirs sur les images d’un film jauni, en rétrécissant l’espace vital de la maison, Dodine, dans une direction d’acteurs tout en finesse, insiste et met l’accent sur les relations et les enjeux entre les personnages. Il crée un renversement des clans, et donne une lecture politique qui inverse les rapports entre dominants et dominés.

Autour de Gaev dont la vie se réduit à ses parties de billard, de Lioubov qui, peu à peu, perd de sa superbe, de Lopakine très pressé qui étend son pouvoir sur les biens et les gens de la maisonnée, chacun essaie de contrôler le temps avant que n’arrive l’irrémédiable vente du domaine. Chacun se méfie et devient le comptable des actions de l’autre. Loin des mises en scène nostalgiques, celle-ci est féroce et le rire grinçant. Malgré son triomphe affiché, alors qu’il a méprisé l’amour de Varia et n’a pas su retenir l’attention de Lioubov, Lopakine, seul dans la maison vidée de ses anciens occupants, semble se demander quel est le prix réel du rêve représenté par la Cerisaie. Alors qu’on entend les coups de hache dans la Cerisaie, la dernière scène, projetée sur un écran, avec un défilé des personnages habillés de façon identique, comme des bagnards, souligne l’uniformité d’un monde sans doute matériellement plus prospère, mais qui ne sait plus rêver.

La Cerisaie
D’Anton Tchékhov
Mise en scène : Lev Dodine
Spectacle en russe surtitré
Avec la troupe permanente du Maly Drama Théâtre de Saint Petersbourg
Elisaveta Boiarskaïa, Tatiana Chestokova, Sergueï Kourichev, Danil Kozlovskiy, Stanislav Nikolski, Polina Prikhodko, Xenia Rappoport, Oleg Ryazantsev, Ekaterina Terassova, Igor Tchernevich, Alexander Zavialov.
Durée : 3 h

Du 7 au 18 Avril 2015 au Théâtre Le Monfort
Du mardi au samedi à 20 h 30

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