Théâtrorama

Kroum l’ectoplasme 

Affreux, sales, méchants et gluants, ils vous accrochent pour ne plus vous lâcher. « Ils », ce sont Kroum, celui que la voisine de sa mère qualifie d’ectoplasme, et ses amis qui vivent en cocons dans la même rue depuis des décennies. Par ectoplasme, comprenez inconsistant, sans odeur, sans saveur et surtout incapable de s’engager dans la moindre direction.

C’est au Plateau 31, le théâtre qu’elle dirige à Gentilly, juste aux portes de la Cité Universitaire de Paris, que Stéphanie Chevara, avec beaucoup de tendresse et un humour non dépourvu de rosserie, met en scène « Kroum l’ectoplasme » une des pièces les plus jouées de l’auteur israélien Hanoch Levin. Devenu adulte dans l’Israël des années 60, auteur reconnu après la guerre des Six Jours, Levin décrit, souvent de façon métaphorique et avec beaucoup de saveur, l’ambiance hors normes et un peu folle de Tel Aviv, la ville qui l’a vu naître et où il a résidé quasiment jusqu’à sa mort à l’âge de 55 ans.

L’art du voyage sur place…
Kroum , c’est avant l’histoire d’un impossible départ suivi d’un retour au bercail tout aussi problématique. Ici, on part, on rêve de partir, on imagine ailleurs, puis on finit par faire un tour sur soi-même et par revenir à son point de départ. La première scène montre le retour du fils prodigue. Kroum attendu à l’aéroport par sa mère et un ami de son quartier annonce aussitôt la couleur. Il revient avec un sac plein de chaussettes sales et aucun cadeau. Le voyage ne lui a rien appris, il n’en retient rien, il n’a rencontré personne et pour tout dire, ailleurs n’est pas mieux qu’ici. En retrouvant sa mère qui l’écoute respirer, Kroum retrouve, bien rangés devant sa porte, l’intrusion maternelle dans sa vie privée, les bobos et le mal de vivre de Tougati, l’éternel affligé, les attentes matrimoniales de Trouda-la bougeotte et les rêves d’amour idéal de Doupa-la godiche.

Dans ce quartier aux rues étroites, chaque voisin a accès à l’intimité de l’autre. On parle toujours de commencer à vivre sans y parvenir, on tente de secouer la léthargie, les « à quoi bon », le joug de son mari, de sa femme ou de sa mère, puis on se rassoit et on attend. Victimes éternelles des évènements, des circonstances, des autres et surtout de soi-même. Une scénographie astucieuse a été imaginée par Julien Peissel. Elle paraît lourde sans éclairage et s’allège sous la lumière des projecteurs. Trois « boîtes », – une grande au centre et deux sur les côtés – qui ressemblent à des ruches, délimite le quartier.

Stéphanie Chévara se sert parfois de ce décor comme d’un castelet, derrière lequel les comédiens apparaissent ou disparaissent. On entre, on sort, on boit, on mange, on se dispute et on fait l’amour sous le regard des voisins. L’espace modulable se compose et se décompose au gré de l’histoire. Les fenêtres animées par des stores, révèlent des appartements étriqués, pour des vies interchangeables et sans relief. Neuf comédiens se partagent dix-neuf rôles et nous emmènent à leur suite au bord de la mer, dans l’intimité d’un appartement, dans une boîte de nuit, dans un café où déambulent des âmes solitaires, comme dans un tableau de Hopper.

Au loin, un horizon, derrière un mur, évoque la possibilité d’un ailleurs, aussi inaccessible que le rêve de départ qui hante l’esprit de la plupart des habitants du quartier. Stéphanie Chévara explore, dans sa mise en scène, toutes les directions offertes par la dramaturgie de la pièce avec, à la fois, beaucoup de rigueur et de liberté. Sans jamais rechercher l’émotion de façon volontaire, passant d’un registre comique au tragique, les comédiens poussent les mots, s’engagent physiquement, et font surgir par leur jeu des images fortes.

La fuite dans le voyage, le refuge dans l’alcool, la maladie, la sexualité, le mariage ou la famille ne sont que des leurres face à l’inéluctabilité de la fin. Une trappe qu’on ne remarque même pas, au centre de l’espace scénique, s’ouvre et nous surprend en révélant un lit d’hôpital qui se transforme en cercueil et qui disparaît sous le décor, emportant le corps de Tougati, puis de la mère de Kroum.

Entortillé dans des promesses qu’il est incapable de tenir, soumis à ses injonctions par-delà la tombe, après avoir rêvé d’en être délivré, Kroum, dans la dernière scène, à la mort de sa mère, n’est plus qu’un enfant sans boussole. Incapable de choisir, de décider d’une direction, le seul espoir qu’il lui reste c’est « l’épuisement pour user la vie ». Ses pleurs d’enfant perdu nous ramènent aux désillusions glanées sur les chemins de notre humaine condition qui ne tient pas toujours ses promesses.

Kroum l’ectoplasme
De Hanoch Levin
Traduction : Laurence Sendrowicz
Mise en scène: Stéphanie CHEVARA
Scénographie : Julien Peissel
Avec Jean-Pascal Abribat, Morgane Bader, Françoise Boisseau, Gérald Cesbron, Laurent Collard, Sylvain Ferrandes, Letti Laubies, Laurent d’Olce, Anne de Rocquigny
Crédit photo : Dominique Martigne

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest