Théâtrorama

« Vous n’avez jamais lu Karl Marx, alors ?…Eh, oui, je sais…Nous sommes les seuls à présent, nous les grands industriels à lire Le Capital…en particulier le passage où il est dit :  « le seul véritable pouvoir est le pouvoir économico – financier, les holdings, les banques, les marchés…en un mot le Capital !… ».

Tel est le miroir impitoyable que nous tend Dario Fo dans Klaxon, trompettes et…pétarades, programmé au Théâtre des Amandiers de Nanterre, jamais représenté en français et mise en scène par Marc Prin.

Ancrée dans la réalité spécifique de l’Italie des années 70-80, avec son lot d’enlèvements, de séquestrations jusqu’à l’apothéose constituée par l’enlèvement et l’assassinat d’Aldo Moro, chef de la démocratie chrétienne et enlevé par les Brigades Rouges, la pièce rend un écho singulier dans la réalité d’aujourd’hui. Celle de l’Italie de Berlusconi, mais plus largement, la pièce rend compte plus largement de l’avènement, la prédominance et l’omnipotence des pouvoirs financiers sur la « chose » politique. La lutte des classes continue, mais c’est actuellement la classe des milliardaires qui remporte le combat comme l’a affirmé cyniquement le milliardaire américain Warren Buffet.

La cuisine du pouvoir
Comme de nombreuses pièces de Dario Fo, le propos de la pièce s’appuie sur un canevas simple et tire la situation théâtrale jusqu’au grotesque le plus déjanté. La situation est déjà, dès le départ, bien embrouillée. Antonio, un ouvrier des usines Fiat se trouve dans la situation de sauver Gianni Agnelli, [grand industriel et entrepreneur italien, copropriétaire et dirigeant de la société Fiat]. Ce dernier vient de subir une tentative d’enlèvement et suite à l’accident qui s’en suit, se trouve avec le visage entièrement brûlé. Antonio, dans sa voiture sur le remblai avec sa maîtresse et témoin involontaire de l’accident, dépose le blessé à l’hôpital, le couvre de sa veste et part sans demander son reste. Le personnel hérite du malheureux défiguré et s’appuie sur les papiers découverts dans la veste pour lui reconstruire un visage. On ne pense pas un seul instant qu’il puisse s’agir d’Agnelli. Celui-ci disparaît sous le visage d’Antonio et réintègre le « domicile conjugal » aux côtés de Rosa. Antonio, obligé de se cacher, voit sa personnalité et sa vie investie et annihilée par celle de son patron.

Jouant sur les opposés, ce qui est caché ou dévoilé, la position entre le dominant et le dominé, l’opposition entre l’épouse prolétaire et la maîtresse intellectuelle, les jeux de pouvoir entre le malade et le médecin, chaque situation décline le pouvoir dans un jeu de dupes à tous les niveaux. Théâtre de situation avant tout, le théâtre de Dario Fo s’appuie toujours sur le paradoxe d’un grotesque qui finit par se suffire à lui-même et par brouiller toutes les cartes.
La mise en scène, tout en précision, de Marc Prin utilise les artifices de la commedia dell’arte et se trouve soutenue par un jeu tout en finesse et une vraie jubilation des acteurs.
Prenant le public à témoin, délirants de créativité et d’audace, Gilles Ostrowsky et Céline Dupuis,respectivement dans les rôles d’Antonio/Agnelli et Rosa – rôles tenus par Dario Fo lui-même et sa compagne Franca Rame lors de la création de la pièce – sont les pivots et les victimes de cette mécanique folle.

De simples cadres de portes par lesquels se font les entrées et les sorties délimitent l’espace de jeu et les coulisses. Telle une métaphore des aspects cachés de la cuisine du pouvoir, le hors – scène avec les changements de costumes de lieux ou de plans se font au vu et au su des spectateurs et jouent sur la complicité entre la scène et la salle. Comment faire face à ce qui se construit malgré nous, à ces forces financières qui, faisant fi de l’humain, grignotent chaque jour le pouvoir politique ? Avec cette rage intacte, Dario Fo, jeune homme de 85 ans, toujours en prise avec la réalité d’un monde sinistre, continue d’allier « un pessimisme de l’intelligence à l’optimisme de la volonté ». Fort de son érudition et ardent défenseur d’une culture populaire, il continue à agiter le drapeau rouge du rire, de la satire féroce, de la grâce de son « gai savoir d’auteur – acteur »telle une arme efficace face au tragique contemporain. Ça « klaxonne », ça « trompette », ça « pétarade » jusqu’à l’explosion pour nous inviter à sortir de notre assignation à résidence en pays de torpeur et d’immobilisme.

Klaxon, trompettes et… pétarades
De Dario Fo
Mise en Scène, scénographie et costumes : Marc PRIN
Avec Anne Dupuis, Céline Dupuis, Gérald Cesbron, Milena Esturgie, Gilles Ostrowsky
Du 18 Novembre au 18 Décembre 2010
Du mardi au samedi à 20 h30 – Dimanche 15 h 30

Théâtre des Amandiers de Nanterre
7 Avenue Pablo Picasso, 92 022 Nanterre

Réservations: 01 46 14 70 00
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