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Kanata – Mise en scène : Robert Lepage

Kanata- Épisode I- La controverse au Théâtre du SoleilQui se souvient que le nom de Canada vient de « Kanata », un mot iroquoien qui signifie « village » ? Un nom qui au-delà du sens, évoque les Peuples Autochtones composés d’Iroquois, de Hurons, Cree, Alquoquins et bien d’autres…aux langues, cultures et rituels différents et qui vivaient, à l’origine, dans cette contrée. La colonisation du pays par les Anglais a ouvert une histoire douloureuse, souvent méconnue et marquée par la spoliation des terres, l’exclusion, l’assimilation forcée des enfants dans des pensionnats dirigés par des missionnaires et dont le dernier a fermé en 1996.

Dans « Kanata- Épisode 1 – La controverse », le metteur en scène québécois, Robert Lepage entrelace les destins personnels et la grande Histoire, en une sorte d’épopée qui traverse les espaces et les siècles, renouant en cela avec des œuvres précédentes comme « La trilogie des dragons » qui racontait déjà un épisode de l’histoire québécoise.

Trente-deux comédiens de la troupe du Soleil afghans, sud-américains, français, anglo-saxons…dont certains sont exilés ou réfugiés, portent ce spectacle d’une façon remarquable, laissant parfois entrevoir les échos rencontrés dans leur propre parcours.

Partant de l’oppression des Peuples Premiers du Canada, Lepage entrecroise les récits et les époques qui nous conduiront du XIX° siècle au XXI°, de Ottowa aux territoires autochtones d’avant l’arrivée des Européens, des plaines vierges du Grand Nord à un quartier populaire de Vancouver dominé par le trafic de drogue et la prostitution.

Sur les bords du monde

Ottawa. Un tableau. Mystérieux et magnifique. Une Indienne. Du Canada. Une Autochtone. Un regard splendide d’ impératrice. Elle a un nom : Josephte Ourné. Le peintre aussi en a un. Joseph Légaré. Un autre tableau de ce même Légaré : Paysage avec un orateur s’adressant à des Indiens Hurons. Cet orateur, on nous dit que c’est Edmund Kean, l’acteur, le théâtre même, tout de noir vêtu, comme un pasteur. Leyla Farrokhzad, la conservatrice présente différentes œuvres de son musée à Jacques Pelletier, commissaire de celui du Quai Branly pour une future exposition à Paris.

Kanata- Épisode I- La controverse au Théâtre du Soleil

Colombie Britannique. Une forêt splendide et sereine. Une maison avec un totem. Des bûcherons. Hurlements des tronçonneuses. Les arbres tombent comme des allumettes.Vancouver. Un quartier populaire. Miranda jeune artiste peintre et Ferdinand, son compagnon, un jeune acteur plein d’enthousiasme, viennent d’emménager dans le loft de leur rêve, loué à prix d’or à une tenancière chinoise.Dans le quartier. Le centre d’injections. Rosa, la travailleuse sociale, Tanya, l’héroïnomane. Le poste de police. Des femmes disparaissent. Autochtones, toutes. Un serial killer tout proche…Environs de Vancouver. Une porcherie. Un homme boit sa bière. Cris de ses cochons. Ils mangent. Et puis Tobie qui tente de faire un documentaire sur ce quartier ‘’si populaire et si sympathique’’…

N’hésitant pas à amalgamer le mélo, l’enquête sociologique ou le polar, Lepage fait éclater l’espace et les genres dont Vancouver et ses environs deviennent le centre. Ici se mêlent toutes les origines, toutes les langues, toutes les couleurs de peau. Ici on rencontre le monde entier et le sens du mot voyage doit s’entendre au sens large : se shooter, venir de loin, se perdre aussi et atteindre la fin du voyage…

Créant un lien entre Leyla, la conservatrice autochtone du musée d’Ottawa et Miranda, l’artiste-peintre française, Lepage fait de la peinture une métaphore qui nous conduit des réserves du musée d’Ottawa aux réserves indiennes imposées par la colonisation.

En devenant l’amie de Tanya, une jeune droguée autochtone, Miranda est touchée par la disparition de ces autres femmes autochtones dont les corps n’ont pas été retrouvés et souhaite les peindre. La jeune artiste française contestée dans sa légitimité à le faire devient le symbole, au sein même du spectacle, de la controverse qui a traversé la création de la pièce. Se trouvent ainsi posées les questions essentielles de notre rapport d’humain et/ou d’artiste à l’identité quelles que soient les origines : qu’est-ce qui se poursuit à travers le fil des générations ? De quoi sommes nous les dépositaires ? Que signifient nos rencontres et vers où se tournent nos loyautés ? La démarche de l’artiste doit-elle se justifier alors que les cultures n’ont pas de limites connues dans l’espace géographique et dans le temps ?

De ces récits croisés, Lepage et les acteurs du Soleil dégagent ce qui constitue l’humanité de chacun avec ces hasards qui se transforment en rencontres. Dans une vision idyllique et peut-être un peu manichéenne, Lepage oppose l’unité du Canada des origines, avant l’incursion brutale des européens qui a éradiqué la culture des natifs du pays et le monde éclaté, métis des grandes métropoles où l’âme peine à trouver ses repères. Pourtant, ce désir d’unité ne demande qu’à être ravivé. Au cœur de chaque humain demeurent des rituels oubliés, des initiations qui nous ramènent vers notre part d’enfance pure. L’art partagé est un vecteur de ces retrouvailles.

En confiant le « navire amiral » du théâtre du Soleil – troupe et bâtiments – à Robert Lepage, en refusant de céder tous les deux à la controverse qui a entaché la création de ce spectacle et en en présentant le premier épisode, Ariane Mnouchkine et Lepage ont confirmé leur engagement pour un théâtre qui réchauffe le cœur et « se fait l’avocat de la réconciliation au-delà des chaos du monde ».

Kanata- Épisode I- La controverse
Théâtre du Soleil
Mise en scène : Robert Lepage
Festival d’Automne à Paris
Dramaturgie : Michel Nadeau
Direction artistique : Steve Blanchet
Scénographie et accessoires : Ariane Sauvé, avec Benjamin Bottinelli, David Buizard, Kaveh Kishipour, Claude Martin
Peintures et patines : Elena Antsiferova, Xevi Ribas
Lumières : Lucie Bazzo, avec Geoffroy Adragna, Lila Meynard
Musique : Ludovic Bonnier, avec Marie-Jasmine Cocito, Yann Lemêtre, Thérèse Spirli
Images et projection : Pedro Pires
Costumes : Marie-Hélène Bouvet, Nathalie Thomas, Annie Tran
Coiffures et perruques : Jean-Sébastien Merle
Assistante à la mise en scène : Lucile Cocito
Avec les comédiens du Théâtre du Soleil, par ordre approximatif d’entrée en scène :
Shaghayegh Beheshti,Vincent Mangado, Sylvain Jailloux, Omid Rawendah, Ghulam Reza Rajabi, Taher Baig, Aref Bahunar, Martial Jacques, Seear Kohi, Shafiq Kohi, Duccio Bellugi-Vannuccini, Sayed Ahmad Hashimi, Frédérique Voruz, Andrea Marchant, Astrid Grant, Jean-Sébastien Merle, Ana Dosse, Miguel Nogueira, Saboor Dilawar, Alice Milléquant, Agustin Letelier, Samir Abdul Jabbar Saed, Arman Saribekyan, Wazhma Totakhil, Nirupama Nityanandan, Camille Grandville, Aline Borsari, Luciana Velocci Silva, Man Waï Fok, Dominique Jambert, Sébastien Brottet-Michel, Eve Doe Bruce, Maurice Durozier.
Crédit photos: Michèle Laurent
Durée estimée du spectacle : 2h30, entracte inclus

Jusqu’au 17 février 2019 Théâtre du Soleil – Cartoucherie dans le cadre de la 47e édition du Festival d’Automne à Paris

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