Théâtrorama

Jusqu’ici tout va bien, par le Collectif du Grand Cerf Bleu

Jusqu'ici tout va bienIls vont et viennent, accueillent les spectateurs dans leur salon, discutent avec eux. Dehors il fait froid et le sourire aux lèvres, ils vous offrent des papillotes et vous proposent du thé. C’est le soir de Noël et la famille est réunie pour le dîner de réveillon.Il y a la grand-mère (Martine Pascal), sa fille et son gendre (Coco Felgeirolles et Serge Avédikian), les enfants de ces derniers (Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur). On attend l’aîné (Jean-Baptiste Tur) qui vient de l’étranger et qui finit par arriver avec sa nouvelle petite amie (Juliette Prier), une Roumaine, mais « qui ne le paraît pas » . Un inconnu (Adrien Guiraud) va perturber le déroulement de la réunion familiale en surgissant de façon impromptue au beau milieu du dîner…

Ô Douce nuit

Après la création de Non c’est pas ça ! (Treplev Variation) en 2015, après avoir reçu en 2016, le Prix du public du Festival Impatience, les membres du Collectif Le Grand Cerf Bleu présentent Jusqu’ici tout va bien. Si Treplev s’appuyait sur le texte préexistant de Tchékhov (La Mouette), ici ils interrogent à travers la thématique de Noël, les non dits familiaux, la peur de l’autre et les préjugés sociaux.

Sans rien lâcher de leur fantaisie, de leur drôlerie, avec leur totale générosité, le Collectif du Grand Cerf Bleu signe ici un spectacle plein de profondeur, où s’affirme une grande maturité dans le jeu, l’écriture et le sens de la dramaturgie. Pour ce deuxième spectacle, Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur et Jean-Baptiste Tur, les fondateurs du collectif, conservent leur conception du travail en trio, où la musique constitue un contrepoint essentiel au texte et à la mise en scène .

Côté salon / Côté cuisine

Côté salon on fait bonne figure face à tous ces invités. On prend l’apéritif en attendant JB, l’aîné qui n’arrive pas. Le vide de l’attente se prolonge par le vide de conversations où chacun essaie de faire bonne figure. Pourtant des grincements, des agacements à peine dissimulés laissent entrevoir un malaise, une distance masquée par la banalité des propos: la fille à qui on coupe la parole pour parler à sa place, le fils aîné devenu lointain en vivant à l’étranger et qui essaie d’en mettre plein la vue à tout le monde, le père et la mère devenus étrangers l’un à l’autre, l’autre fils qui ne peut s’affirmer comme musicien, la grand-mère perdue dans sa vie pour ce premier Noël sans son compagnon…Les blagues fusent, sans forcément faire mouche. Pour pallier au flottement dans la conversation, on joue de la musique, on raconte des anecdotes. Des ombres s’agitent derrière la porte de la cuisine où se déroulent les préparatifs d’un repas qui a pris du retard.

Jusqu'ici tout va bien

Il faudrait passer à table…ou passer aux cadeaux puisque c’est la tradition avant le repas. C’est à ce moment qu’arrive cet inconnu vitupérant et venant de nulle part. Est-ce un fou ? Un clodo ? Un homme seul et perdu ? La dinde va voler, les portes claquer…mais non jusqu’ici tout va bien.

C’est à ce moment-là que le spectacle opère un tête-à-queue. On se retrouve dans la cuisine et dans l’envers du décor avec ses tasseaux, ses planches brutes…La rupture de l’espace théâtral fait voler en éclats les conventions sociales et implique simultanément un changement dans la dramaturgie du spectacle. Le salon apparaît vu du côté cuisine, on reprend chaque étape du spectacle à travers un flash-back qui nous ramène au début de la soirée.

On entre et on ressort en sens inverse, les mêmes mots, les mêmes musiques nous parviennent assourdis. Dès lors, on ne s’adresse plus aux invités dans le public, mais à la personne en face de soi ou à soi-même. Les masques sociaux qui constituaient un théâtre de faux semblants, tombent. Plus de sourires de mise, ni de déclarations de circonstance. On s’engueule, on dit tout haut ce que l’on pense, on dit sa tristesse, la perte de l’enfant dont on ne parle jamais, on ose parler dans sa langue maternelle, on console l’autre aussi… Les personnages dévoilent alors leurs bleus à l’âme, leurs tourments intérieurs, leurs difficultés à dire ce qu’ils souhaitent être, dans un monde qui juge, dissèque et ne laisse aucune place à la fragilité. Plus sombre et surtout plus profonde, cette seconde partie du spectacle vient combler les manques et met en lumière les non-dits de la première partie. Se révèle ainsi la part inévitable de l’étranger que chacun porte en soi mettant à jour les paradoxes et les contradictions.

Dans ce lieu sans décorum, les mots vrais donnent une forme aux douleurs, aux colères enfouies, les armes se posent, et l’étranger se sent enfin accueilli. La fin du spectacle fait éclater l’espace bien structuré du salon et de la cuisine, pour l’ouvrir à l’imprévu. Un espace qui laisse entrer la cacophonie du monde et où il serait enfin possible de « marcher en silence et de venir à la rencontre de l’autre les yeux fermés ».

Jusqu’ici tout va bien
Création Collectif Le Grand Cerf Bleu
Conception , Écriture & Mise en scène : Laureline Le Bris-Cep, Gabriel Tur & Jean-Baptiste Tur
Avec Serge Avédikian, Coco Felgeirolles, Adrien Guiraud, Laureline Le Bris-Cep, Martine Pascal,
Juliette Prier, Gabriel Tur et Jean-Baptiste Tur Création lumière et régie générale : Xavier Duthu
Création son : Fabien Croguennec et Gabriel Tur
Scénographie : Jean-Baptiste Née
Regard extérieur : Guillaume Laloux
Régisseur plateau : Valentin Paul
Crédit photos: Simon Gosselin

Vu au Théâtre de Vanves

Calendrier
11 décembre 2018 – Théâtre de Chelles (77)
18 au 22 décembre 2018 – Le CENTQUATRE-PARIS
5 avril 2019 – L’Eclat, Pont Audemer, dans le cadre du Grand Cerf Bleu Week (27)

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