Théâtrorama

« Je suis drôle » a été écrite spécialement pour son interprète par l’auteur Fabrice Melquiot. C’est une « dinguerie » taillée sur mesure pour la comédienne Claude Perron, un petit bout de femme toujours en mouvement et qui, pendant plus d’une heure, raconte la vie de Cathy Moulin, artiste comique à la carrière en chute libre.

La mise en scène de Paul Desveaux totalement dépouillée, s’inscrit dans l’espace très simple d’un appartement où le salon et la cuisine sont dans la même pièce. Une table délimite la cuisine alors que le salon se résume à un canapé squatté en permanence par un adolescent avachi. C’est là que Cathy Moulin, artiste comique dans la quarantaine, traverse les aléas de la vie en élevant seule son fils de 17 ans et en rêvant de vacances aux Galapagos.

Claude Perron prend à bras le corps la légèreté délirante du texte de Melquiot. Bondissante, comme un lutin ou une sorcière, elle fait ressortir toutes les subtilités du discours, qui disent au final la tristesse du clown, une fois les lumières éteintes. Face à elle, le jeune Solal Forte, dans le rôle de Rico, le fils de Cathy Moulin, fait preuve d’une rare présence, sans dire un seul mot du début à la fin.

Totalement mutique, un casque sur les oreilles, poussant un grognement de temps à autre, que pourrait-il dire d’ailleurs, même s’il parvenait à endiguer le flot submergeant du verbe maternel ? Il est juste réduit à une oreille dans laquelle s’engouffrent, les interrogations, les injonctions et les bizarreries racontées par sa mère, à laquelle il échappe parfois lorsque cette parole se déverse au téléphone en conflits avec l’ agent ou la sœur de celle-ci.

Pendant plus d’une heure, Claude Perron tient le crachoir, passant de l’hystérie la plus totale à la colère, de l’humour à la lucidité sur son métier qu’elle peine à exercer. Racontant les tournées minables, les rêves déçus et les espoirs contradictoires en l’avenir de son fils, elle assume chaque mot et nous emporte dans un jeu fluide et mouvant sans jamais lâcher son auditoire d’une seconde.

« Je suis drôle » est une comédie car on y rit beaucoup, cependant derrière le maëlstrom verbal de quoi est-il vraiment question ? Au-delà de la confession dérangée de Cathy Moulin qui naît au fil d’une pensée en forme de coq- à- l’âne permanent , en mettant en scène une artiste qui se définit comme comique, Melquiot interroge les pouvoirs du rire et de sa nécessité au théâtre.

À une époque où beaucoup d’émissions de télévision sont qualifiés d’humoristiques et où nombre d’artistes se présentent comme humoristes, le rire est-il encore un déclencheur de la subversion ou représente-t-il simplement un objet de consommation comme un autre au nom d’une connivence de bon aloi ?

L’humour de Melquiot, lui, n’a rien de gratuit. « Je suis drôle » au titre volontairement affirmatif, revendique un rire grinçant qui révèle les failles et les faiblesses d’un personnage qui vit sa vie au bord des larmes.

Tentant chaque jour l’exploit de rester debout, de tenir bon par-delà les peurs et les déceptions, Cathy Moulin veut donner du sens à ce qu’elle fait. C’est dans cette prise de conscience et dans cet écart que le rire de Melquiot nous permet, d’une pièce à l’autre, d’entrevoir notre fragile humanité.

[note_box]Je suis drôle
De Fabrice MELQUIOT
Mise en scène et Scénographie de Paul DESVEAUX
Avec Claude Perron et Solal Forte
Crédit photo: Pascal Gély[/note_box]

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