Théâtrorama

 » Je marche dans la nuit par un chemin mauvais… » Avec pour titre ce vers de Lamartine, Ahmed Madani signe le texte et la mise en scène d’une bien jolie pièce qui évoque en filigrane cette guerre d’Algérie qui n’en finit pas de hanter les mémoires.

À la suite d’une violente dispute avec son père, Gus est envoyé, pour trois mois, chez son grand-père qui vit au fin fond de la campagne de la région d’Argentan. Il a 17 ans, il se trouve en révolte contre l’humanité entière et pour lui, il est inconcevable de vivre sans portable, sans Miel Pops et sans coca-cola. Et quand son grand-père lui demande de faucher à la main le pré derrière la maison, il a tout lieu de croire qu’il est tombé en enfer ! Pourtant, d’un jour à l’autre, de coups de gueule en réconciliations, de fous rires en moments graves, l’adolescent et le vieil homme finissent par s’apprivoiser l’un, l’autre. Gus est issu d’un mariage mixte, son père est algérien et sa mère française et lorsque Pierre, son grand-père lui racontera sa guerre d’Algérie, il saura aussi que cette histoire lui appartient autant qu’il en est issu…

Battre la campagne…
La grande qualité d’Ahmed Madani tient essentiellement à la simplicité de son écriture et de sa mise en scène et à l’humour des situations, malgré la gravité du propos. Sur le plateau, la structure d’une maison réduite à sa seule charpente (signalons un cadre central pas très heureux pour la bonne vision des spectateurs !). Un escalier mène à un jardin limité à une bande étroite de gazon. Le jardin abandonné et que Gus se voit obligé de nettoyer devient le lieu de tous les combats et de toutes les initiations. Après beaucoup de résistance, jour après jour, Gus s’inscrit dans la régularité de la saison, des jours et des nuits. Ce rythme commun finit par favoriser la confidence et la rencontre entre le grand-père et son petit-fils. L’adolescent remet de l’ordre dans sa vie et apaise ses colères, le vieil homme s’ouvre à nouveau au mouvement trépidant de la vie et à sa propre jeunesse.

Sans fioritures, la pièce se réduit à ce décor basique, à une fable qui se reconstruit entre fragments de vie, instants monotones d’un quotidien à la campagne et souvenirs que chacun commente. Nous sommes dans un théâtre qui pourrait tomber dans le réalisme, mais la mise en scène qui joue sur les sous-entendus contenus dans le texte conduit le spectateur vers un ailleurs dans lequel se révèle une réalité qui mène au-delà de l’espace et du temps immédiats.

Cette simplicité ne serait rien non plus sans les deux comédiens qui interprètent les personnages. Yves Graffey (Pierre), tout en puissance et pestant en permanence, rayonne d’une humanité tendre et le regard qu’il pose sur son petit-fils Gus en dit long sur l’émotion qui le fait vibrer sans qu’il n’en montre rien. Vincent Dedienne, au jeu très physique, laisse transparaître toute une palette d’émotions qu’il met au service du personnage de Gus. Révolté, perdu dans sa vie, sans points de repères au début, il le conduit peu à peu vers la tendresse et l’écoute. Il peut enfin entendre vraiment ce que le vieil homme veut lui transmettre en lui livrant son secret. Circulant dans le dédale des mémoires, entre rêve et réalité, de souvenirs en impressions le récit raconte une vie d’homme dépassée par le mouvement d’une Histoire, qui, plus de cinquante ans après, comme Gus et Pierre au début de leur rencontre, peine à trouver ses marques et à se raconter.

[note_box]Je marche dans la nuit par un chemin mauvais
Texte et Mise en Scène : Ahmed Madani
Scénographie : Raymond Sarti
Lumières : Damien Klein
Création sonore : Christophe Séchet
Avec : Vincent Dedienne, Yves Graffey
Crédit photo : François Louis Athenas
Durée : 1 h 30[/note_box]

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