Théâtrorama

Le texte, rien que le texte…Des mots que l’on pousse comme une porte, surgis des souvenirs d’une mémoire trop encombrée…Réunis en bouquet sous la forme d’un monologue dit par une comédienne solaire et chaleureuse, Laurence Masliah, qui en est aussi l’auteur.

Natasha, Matasha, Shatta…La mémoire hésite sur les noms, les mots s’écorchent sur le bord des lèvres et tout à coup s’agencent miraculeusement en un alexandrin du Misanthrope de Molière, auquel ne manque aucun pied. Une paire de ciseaux en sautoir, un dé à coudre au bout du doigt et une aiguille à la main, Laurence Masliah se souvient de sa grand-mère, celle que son petit-fils Fernand avait affublé du sobriquet de Mamie Coud. Un personnage qui hésite entre la réalité et la fiction. Dans le souvenir de sa petite-fille, Germaine était une sacrée bonne femme, drôle, émouvante, coquette et déroutante.

Entendue plus qu’écoutée par ses descendants, la vieille dame n’arrêtait pas de répéter qu’elle avait eu de la chance de se trouver en pleine guerre éloignée des bombardements de Paris, dans le camp de vacances de Moissac, dans le Sud de la France. Une maison de vacances qui permettra à Germaine d’échapper avec cent cinquante enfants juifs à la barbarie nazie, sous la protection de Simon et Shatta Bouli, responsables des Éclaireurs Israélites de France.

Traversée par des bribes de souvenirs, aidée par les cahiers noircis par sa grand-mère qui réunissent des notes de cette époque, des mots qu’elle notait pour le plaisir de leur sonorité ou des scènes de théâtre, Laurence Masliah, crée une sorte de docu-fiction. Les souvenirs de la comédienne, ou ceux qu’elle prête à ses personnages, croisent ceux de la vieille dame au fil d’une pensée raccommodée et fragmentaire, établissant des liaisons curieuses entre la mémoire de Germaine et celle de sa petite fille Natasha. Un mot revient souvent dans la bouche de Germaine : c’est le mot « pataquès » qui signifie mauvaise liaison comme, par exemple, lorsque l’on dit : une liaison  » mal-t-à propos « . Laurence Masliah transforme le pataquès en art de dire et de vivre.

Les mystères de la chance…
Sur l’espace du plateau presque nu, juste habité par deux chaises et une table de couture encombrée de boîtes, la voix se pose tout au bord, prenant les spectateurs à témoin. Le spectacle s’élabore sous nos yeux, cueillant les mots au hasard des boîtes ou des cahiers que l’on ouvre. Des mots comme palimpseste, oxymore ou palindrome.

Passant d’une idée à l’autre, dans un télescopage incessant de termes savants ou plus ordinaires, Laurence Masliah multiplie les points de vue, casse l’espace et le temps, saute d’hier à aujourd’hui avec une aisance déconcertante, à la façon des clowns ou des poètes. Elle implique un spectateur dans son jeu, lui intime l’ordre de remonter ses chaussettes et le temps de lui recoudre un bouton de son imperméable, le transforme en confident.

La tension du récit naît de cet enchevêtrement des thèmes, de ces redites qui mêlent les mots et les souvenirs. L’histoire de Germaine finit par s’ouvrir vers la grande Histoire transformant la petite ville de Moissac en un haut lieu de résistance.

La quête de la jeune femme fait des listes que la vieille dame a laissées, des alexandrins qu’elle a scrupuleusement relevés dans les livres, un moment de théâtre plein de tendresse et de drôlerie. Rien d’héroïque dans cette histoire du quotidien, mais de la grandeur, de la conscience de la chance qu’il faut pour savoir vivre au-delà du malheur.

[note_box]J’ai de la chance
De Laurence Masliah
Mise en scène : Patrick Haggiag
Collaboration : Marina Tomé
Dramaturgie : Mariette Navarro
Durée : 1 h 10
Crédit photo : Nathaniel Baruch[/note_box]

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