Théâtrorama

Jack l’Eventreur

Plus de 130 ans après les faits, Jack l’Eventreur demeure un mystère et, à défaut de faire couler du sang, fit couler beaucoup d’encre, y compris parmi les écrivains les plus connus. En 1928, Robert Desnos, alors journaliste au Paris Matinal, publia une série de 9 articles sous la forme d’une enquête où il se disait en mesure de révéler l’identité du premier serial-killer de l’histoire… En 2013, la Compagnie Dodeka choisit de faire revivre le texte de Desnos et la légende de celui qui hante encore les rues de Whitechapel. A travers un monologue haletant et une mise en scène aussi surprenante qu’intelligente, on vit un moment de théâtre comme on en fait peu : magnétique.

Ça commence par une respiration saccadée dans la nuit londonienne, brumeuse et étouffante. Des pas précipités, une marche qui s’accélère pour finir dans une course perdue d’avance. Le sang qui afflue aux tempes, parcourt les veines dans une impulsion de survie, des poumons qui crèvent asphyxiés par la peur. Du sang qui afflue, qui reflue. Des mots qui s’accélèrent, un violoncelle qui crie sur scène, une chanson en anglais qui vous prend aux tripes. Et puis, l’assaut final : la mise à mort au couteau effilé, le travail chirurgical d’orfèvre du tueur qui aimait dépecer les entrailles de ses victimes, réduites en un corps à l’état d’une jelly sanguinolente. Clap de fin. Jack the Ripper a frappé une première fois. Nous sommes le 31 août 1897. Plus d’un an de meurtres en série marqueront la capitale anglaise. Whitechapel peut commencer à trembler. Nous aussi.

Pas un temps mort dans ce monologue haletant d’1h10. Si le texte de Robert Desnos vampirise le public par son talent de conteur sachant ménager ses effets, la mise en scène et le talent des comédiens est pour beaucoup dans la réussite de cette adaptation. Pas un temps mort dans ce marathon scénographié comme un ballet dans une pénombre savamment utilisée. Une scène entre ombres et lumières d’où sort de ses profondeurs la gravité sonore d’un violoncelle donnant le tempo. Une mise en scène où on a fait le parti pris de la sobriété pour mieux faire grimper la tension présente dans le texte de Desnos.

Une mise en scène chorégraphiée au scalpel
Là où il aurait été facile de faire dans le sensationnel, là où l’hémoglobine aurait pu couler à la manière de Titus Andronicus, la compagnie Dokeda a choisit un minimum dans le visuel : comme un film en noir et blanc, le noir et l’ombre se substituent au rouge attendu pour mieux faire ressortir les mots de Desnos. Ne dit-on pas que le meilleur effet pour mettre en valeur un diamant est de porter du noir ? A la barre, Nicolas Rivals qui revêt l’habit du conteur et de Jack l’Eventreur. A la danse, Armelle Gouget incarnant les sensuelles victimes des bas-fonds de Londres. On peut dire que la compagnie Dodeka a mis la barre haute en choisissant d’adapter Desnos sur scène, sans prendre de raccourci facile. Ici, tout est subtil, on tranche les gorges et les mots avec une redoutable précision. Pas un accrochage (et Dieu seul sait que le texte de Desnos est ardu et combien il est aisé de se perdre dans les victimes mutilées !), pas un accroc dans ce ballet sanglant et sensuel où on écoute plus que l’on ne voit. On entend la souffrance à travers les cordes frottées du violoncelle (Sylvain Meillan), instrument pouvant traduire l’hystérie d’un cri comme le son grave du drame. A peine quelques détails sonores sordides viendront parfaire l’ensemble pour mieux marquer les esprits. On reste suspendu au corps nu qui se désarticule dans une danse macabre, aux mots de Desnos décrivant les rapports médicaux-légaux, guettant la chute de l’histoire comme jadis Jack ses proies dans le fog poisseux. C’est sublime. Intense. Fascinant. Et quand tout se rallume, on reste sonné par tant de talents réunis.

[note_box]Jack L’Eventreur
De Robert Desnos
Mise en scène : Vincent Poirier
Avec Armelle Gouget, Sylvain Meillan, Nicolas Rivals
Musique originale : Sylvain Meillan
Scènographie : Tramber Regard
Lumières : Charles Altorffer et Pascal Batard
Son : Amélie Polachowska
Crédit photo : Merlin Brenot[/note_box]

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