Théâtrorama

Qui mieux que Bérangère Dautin, avec sa classe folle et sa fermeté de jeu pouvait incarner l’épouse du plus grand homme de lettres de notre littérature, ce personnage féminin qu’elle a eu la lumineuse idée d’insérer dans l’évocation du plus retentissant évènement journalistique de tous les temps ? Il faut courir voir ce « J’accuse », magnifique objet de théâtre, indispensable, plus moderne que jamais.

Zola est à l’imprimerie veillant au bon déroulement de la sortie de son « J’accuse », pamphlet politique bouleversant d’humanité fustigeant la déraison d’Etat. Alexandrine est chez elle, dans le bureau de « son Zola » et y découvre le brouillon de l’article, document inestimable sur lequel se sont ciselées les phrases et affutées les piques et porteur des stigmates de la création.

Zola devient l’orateur s’adressant au premier magistrat de France, à la foule, au gouvernement, le tribun génial au discours percutant, admirablement écrit. Ses harangues ont pour dessein de mettre la France le nez dans la « tâche de boue » qui a souillé le triomphe de l’Exposition universelle. Elles jettent le discrédit sur le pouvoir militaire inféodé au pouvoir tout court tout en louant l’armée régulière qu’il faut aimer et respecter. Elles fustigent le crime d’exploiter le patriotisme au nom de la haine, exacerbée aussi par la presse qui égare l’opinion publique. La vie d’un homme occupe le cœur du sujet et de son auteur. Cela suffit à en faire son combat personnel et d’y tout donner. Le capitaine Dreyfus victime d’être juif, est dégradé et condamné. Zola se fait son avocat, sur l’insistance de son épouse.

Alexandrine revit l’effervescence de cette affaire, de la conception de ce manifeste qui fera le tour du monde. Elle étaye son propos en citant les grands auteurs qui ont fait avancer la liberté et la justice. Hugo, Voltaire, Montesquieu, Schœlcher, Montaigne… Quoi de plus normal, qui plus est venant d’une femme amoureuse, que d’y inclure Emile Zola ? Il est leur égal. Il est tous à la fois, « J’accuse » empruntant à l’humanisme hugolien, à l’anticléricalisme voltairien, à la liberté prônée par Schœlcher.

Deux admirables comédiens
Les deux comédiens n’échangeront aucune parole. Le procédé peut sembler frustrant pour le spectateur. La puissance du texte, véritable relais entre Zola et son épouse, les unit plus que l’aurait fait un dialogue qui aurait surtout désamorcé la violence du sujet, lui aurait probablement fait perdre sa dynamique en sombrant dans une autre histoire, celle d’un autre spectacle, « Les Zola » joué il y a quelques années. Il n’est jamais question de sphère privée mais d’un événement public, appartenant à tous.
Bérangère Dautin nous a confié à la sortie de la représentation : « C’est moi qui ait eu l’idée de créer ce personnage pour l’adaptation. Une femme qui s’est battue pour que les enfants naturels de Zola portent son nom après sa mort a forcément des choses à dire ». Dans la voix de cette admirable comédienne d’une classe naturelle et d’une extraordinaire dignité dans le jeu, Alexandrine Zola revêt toute la noblesse de son titre. Celui d’une épouse présente et unie à son grand homme dans l’unique dessein de faire éclater la vérité. Yvan Varco campe un magnifique Zola, rugissant et en même temps terriblement émouvant. Il laisse sourdre cette fragilité sous jacente qu’ont tous les trublions et que ne peut tempérer que cette conseillère discrète mais forte, silencieuse mais efficace : son épouse.

[note_box]J’accuse
D’Emile Zola
Mise en scène : Xavier Jaillard
Adaptation : Bérengère Dautun et Xavier Jaillard
Avec Bérengère Dautun et Yvan Marco
Musique : Fred Jaillard
Lumière et régie : Christian Suarez[/note_box]

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