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De Défenestration à Notre innocence

Notre innocence de Wajdi Mouawad à la CollineChaque pièce de Wajdi Mouawad est toujours une traversée, qui, à travers les mots et le jeu des comédiens, nous ramène à nous-mêmes. Si d’habitude, il utilise le détour ou la métaphore pour parler de lui, dans Notre innocence, sa dernière création au Théâtre de La Colline, à Paris, il s’adresse directement au public pour raconter les chagrins traversés et la genèse de ce spectacle.

Née en 2015, lors d’un atelier intitulé Défenestration et présentée publiquement avec ses élèves de dernière année, au Conservatoire National de Paris, l’expérience a été traversée par deux expériences traumatiques : les attentats du 13 Novembre 2015 à Paris et la mort subite d’une des comédiennes de l’atelier, âgée de 27 ans à peine, après la présentation. Les deux évènements en créant une sorte de mise en abyme entre fiction et réalité ont orienté l’écriture et la mise en scène de ce spectacle complexe dans sa forme, émouvant dans sa simplicité et qui s’adresse directement à ce qui constitue la profondeur secrète de l’expérience de chacun.

Une histoire de viande

Notre innocence est l’histoire d’un groupe d’amis confronté au décès brutal de l’une des leurs. Elle s’appelait Victoire, elle avait une vingtaine d’années. Portée par la force brutale de la poésie, elle croyait aux mots qui disent les maux. La pièce commence par l’histoire de l’immeuble d’où s’est défenestrée Victoire, qui au XIX° siècle abritait un abattoir et qui semble encore ratentir du cri des bêtes abattues. Le sang de celle qui s’est suicidée semble se mêler aussi à celui des bêtes transformées en viande de boucherie.

Reliant les faits, télescopant les sens, comme dans ses textes précédents, Mouawad créé des passerelles entre les époques, les lieux et les situations. Dévastés par la mort de Victoire, le groupe d’amis oscille entre chagrin et révolte, entraînant la transformation et la remise en question de chacun d’eux.

Notre innocence de Wajdi Mouawad à la Colline

Martelant le texte en chœur pendant la première demi-heure du spectacle, les dix huit comédiens entre 23 et 30 ans deviennent un levier pour dire les rendez-vous ratés, les promesses non tenues et les rendez-vous intergénérationnels ratés. Comme si les attentats perpétrés à Paris en devenant un écho des guerres, des destructions et des exils qui s’en suivent. Les mêmes questions déjà posées précédemment ressurgissent : comment porter l’héritage de l’histoire de ses parents ? Que faire du silence des grands-parents ? De quoi cette génération est-elle dépositaire ? Qu’est-ce qui anime et défait ces héritiers ?

Notre innocence de Wajdi Mouawad à la CollineAffirmant leur désir d’échapper aux jugements des pères et des ancêtres, ils affirment, ils éructent et arrachent les derniers carcans qui les retiennent aux générations précédentes.
Refusant la défaite de la mort, les jeunes gens deviennent obsédés par ce qu’ils ont à leur tour à transmettre à Alabama, la fille de Victoire. Dans cet instant indicible de la disparition apparaît l’intuition d’un don, comme si la mort seule permettait d’offrir ce qui ne peut être exprimé. En reliant la fiction et la réalité de la perte, comédiens et metteur en scène deviennent co-créateurs de l’œuvre et transforment la douleur de l’instant en une volonté qui les réinscrit dans l’élan de la vie.

Venus de part et d’autre de l’Atlantique, les comédiens interrogent le monde qui les entoure. Devenant passeurs de leur histoire, ils prennent la responsabilité de la petite fille laissée par leur amie et ce faisant, de l’avenir de l’enfant qu’ils portent en eux.

Ils ne sont plus seulement les héritiers de ceux qui les ont précédé, mais s’affirment comme les décideurs du monde qui leur survivra. Témoigner, parler de la réalité qui leur échappe à la suite de la mort de l’un des leurs, devient une façon de dégager l’horizon d’un avenir possible, quitte à mettre à mort une partie des illusions que l’on se fait sur soi.

Chaque pièce de Mouawad est une rencontre avec soi-même et avec le monde, celle-ci n’y déroge pas et ouvre un nouveau passage à travers le miroir qui nous permet de nous sentir vivants. Le voyage se poursuit avec l’obligation d’explorer les recoins les plus cachés de notre histoire. Convoquant les fantômes de nos vies, Mouawad continue d’ouvrir de nouvelles voies dans nos mémoires « condamnés [que nous sommes] à cet étrange chagrin (…) pour tenter de résoudre l’équation de [nos] existences. »

 

Notre innocence (anciennement Victoires)
Texte & Mise en scène : Wajdi Mouawad
Avec Emmanuel Besnault, Maxence Bod, Mohamed Bouadla, Sarah Brannens, Théodora Breux,
Hayet Darwich, Lucie Digout, Jade Fortineau, Julie Julien, Maxime Le Gac-Olanié, Étienne Lou, Hatice Özer,
Lisa Perrio, Simon Rembado, Charles Segard-Noirclère, Paul Toucang, Mounia Zahzam, Yuriy Zavalnyouk
Assistanat à la mise en scène : Vanessa Bonnet
Musique originale : Pascal Sangla
Scénographie : Clémentine Dercq
Lumières : Gilles Thomain
Costumes : Isabelle Flosi
Son : Émile Bernard, Sylvère Caton
Crédit photos : Simon Gosselin

Jusqu’au 11 avril au Théâtre de la Colline

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