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Inflammation du verbe vivre – Texte, mise en scène : Wajdi Mouawad

Avec la reprise de Inflammation du verbe vivre, spectacle créé à Mons en 2015, Wajdi Mouawad revient à cet exercice qu’il reprend à intervalles réguliers : une pièce qu’il interprète, écrit et met en scène. Il inaugure ici une forme hybride entre théâtre cinématographique ou cinéma théâtral. Le résultat est brillant, surprenant et fait de l’ensemble du spectacle un tout organique qui lie la scène et la salle et donne une unité totale à l’écriture, la scénographie, la mise en scène et le jeu de l’acteur. Emplis d’une émotion palpable, la fin du spectacle nous laisse une fois de plus sidérés de tant de virtuosité, de sincérité, de générosité et de poésie.

Se poser sur un rivage

Tout commence par une porte, un homme répondant au nom de Wahid, en proie à un tourment qui ne dit pas son nom, sort de sa maison et referme cette porte derrière lui. Se dépasser pour retrouver ce qui lui manque et tenter de résoudre l’équation de son existence sur les traces de l’ami disparu, partir en quête de Philoctète et des héros antiques, rencontrer sur le chemin des chiens qui hurlent, des poètes abandonnés… tel va être le voyage de Wahid sur les rivages d’une Grèce où l’oracle de Delphes est devenu muet, où les dieux déchus se terrent muets dans des maisons délabrées.

Inflammation du verbe vivre

Avec pour guide un chauffeur de taxi, il lui faut emprunter la barque du dieu Charon et parcourir les routes des Enfers, affronter la perte des gens aimés, faire le deuil de ses désirs, des ses attentes et enfin de lui-même pour transformer le chaos de l’âme en matière à création…Retourner aux sources de la tragédie pour résister au non -sens de ce monde au bord de la chute pour en redessiner les contours et retrouver le goût de vivre, l’envie d’écrire…Traverser la folie pour ouvrir une autre porte qui permette de se poser à l’intérieur de soi et de défricher des chemins nouveaux.

Le sens et la démesure

La démarche de Mouawad n’est pas seulement celle d’un voyage intérieur en solitaire. Brisant le quatrième mur, réinventant « le dispositif » de la tragédie grecque au cœur de la Cité. Il fait du public une assemblée des Morts qui sera le témoin et la caution de ses propos et de sa démarche. Au-delà de l’aspect métaphorique du voyage, sa mise en scène joue sur la hauteur ou le niveau de la salle, déplace le regard du proche vers le lointain, de la scène à l’espace cinématographique.

La scénographie d’Emmanuel Clolus devient une machine à jouer, où le personnage se déplace sur la scène puis passe par des portes dans un autre espace pour réapparaître dans l’image projetée et jouer avec d’autres personnages qui s’y trouvent déjà. Ce grand « mur » blanc, qui sépare le visible et le caché, le réel et l’image, vibre à chaque passage comme un instrument de musique qui appelle et rythme le mouvement. L’extérieur et l’intérieur deviennent poreux, le réel et le virtuel s’imbriquent, le monde des vivants et des morts se côtoient séparés par un mot, une image, une idée. Les images s’entrechoquent et jouent sur ce que l’on voit et ce que l’on en dit, ce que l’on imagine et ce que l’on perçoit de la réalité. Le projet de départ de Mouawad était de confier la traduction des sept tragédies de Sophocle à son ami Robert Davreu. La disparition du poète a changé la donne le conduisant à écrire lui-même un texte dans les interstices de l’oeuvre de Sophocle.

Écrivant sur lui-même, se réappropriant le sens, cherchant la résonance contemporaine de la Tragédie, sa démarche devient, dit-il, « la seule issue envisageable à la mort du poète ».Comme une sorte de mise en abyme qui ouvre un champ de possibilités et poursuit le dialogue avec l’ami disparu. Appelons-nous malgré nous défaites et victoires ? Que se passe-t -il, quel chemin prendre quand face à l’impression qu’il ne se passe plus rien, la disparition devient la seule solution envisageable ?

Face à ce monde ancien en déliquescence, à ce monde nouveau qui ne s’est pas encore relevé, Wajdi Mouawad nous propose une alternative pour quitter ces temps de monstruosité intermédiaire. Se perdre, retrouver l’innocence du « poisson-soi  de la prime enfance » en plongeant dans les abysses, plonger dans la mémoire de l’enfance, la poésie du temps et retrouver des chemins perdus. « [Se confronter] aux mots tranchants comme des lames de rasoir pour réapprendre à parler, retrouver des mots nouveaux pour faire rire et pleurer les vivants et les morts. Retrouver cette vérité oubliée, née en même temps que les humains, qui veut que l’homme soit un dieu quand il rêve et un mendiant quand il pense». Un spectacle immense à voir de toute urgence.

Inflammation du verbe vivre
Éditions Leméac/Actes Sud-Papiers
Texte, mise en scène et jeu : Wajdi Mouawad
Avec Dimitris Kranias : le chauffeur de taxi
Wajdi Mouawad : Wahid
Assistant à la mise en scène en création : Alain Roy
Assistante à la mise en scène en tournée : Valérie Nègre
Scénographie : Emmanuel Clolus
Dramaturgie : Charlotte Farcet
Musiques originales : Michael Jon Fink
Réalisation sonore :Michel Maurer
Lumières : Sébastien Pirmet, Gilles Thomain
Costumes : Emmanuelle Thomas
Son : Jérémie Morizeau
Construction plateau : Marion Denier et Magid El Hassouni
Image, son, montage : Wajdi Mouawad
Fxing : Adéa Guillot et Ilia Papaspyrou
Traductions : Françoise Arvanitis
Assistant image et traductions : Vassilis Doganis
Assistance montage vidéo :Dominique Daviet
Décor construit par les ateliers du Grand T.

Le spectacle a été créé le 28 juin 2015 à Mons 2015 Capitale européenne de la Culture

Durée : 2h15

Jusqu’au 30 novembre au Théâtre de La Colline

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