Théâtrorama

« Je n’ai jamais haï les juifs en tant qu’individus – toi, par exemple, je t’ai toujours considéré comme mon ami -, mais sache que je parle en toute honnêteté quand j’ajoute que je t’ai sincèrement aimé non à cause de ta race, mais malgré elle. » Martin Schultz dans « Inconnu à cette adresse » à son ami Max Eisenstein.

En une phrase, Kressmann Taylor nous dit tout de son propre récit. En une phrase, la romancière américaine d’origine allemande, étale tout son génie au service d’une œuvre majeure. En une phrase, le spectateur est plongé dans l’enfer impitoyable de la montée du nazisme et la destruction inévitable d’une vieille amitié. Bouleversant !

Roman épistolaire écrit en 1938 et censuré en Allemagne à sa sortie, « Inconnu à cette adresse », connaîtra un succès retentissant. Il narre l’échange de correspondances entre deux associés d’une galerie d’art en 1933, à l’aune et à l’aube de l’arrivée d’Hitler au pouvoir. Martin rejoint Munich et étale la fortune qu’il a accumulée en Amérique au côté de Max, d’origine juive, qui lui continue à gérer la galerie à San Francisco. On comprend rapidement que les deux amis resteront séparés par un autre océan. Et le décor est donc la galerie d’art, symbole de l’échange artistique, d’une collaboration passée et d’une affection oubliée. Les lettres, qui elles voyagent, creusent l’une après l’autre un peu plus le fossé où la mort se logera.

Et la lumière fut !
Ce qui frappe avant tout c’est la terrifiante acuité et clairvoyance d’un texte écrit avant même le début de la seconde guerre mondiale. Ce qui impressionne ensuite, c’est la façon dont il est sublimé par une mise en scène sobre et utile qui sait en extraire la quintessence. Ainsi, quand ils sont encore amis, les deux hommes partagent le vin dans des coupes ressemblant au verre du Kiddoush, prière du souvenir prononcée lors du shabbat. Ce qui surprend encore ce sont les jeux de lumières sublimes. Tour à tour, au fil de leurs émotions, les deux protagonistes seront dans la lumière, personnifiant non pas celui qui détient la vérité mais leur rapport de force. Le faisceau qui éclaire le bourreau se dissipe quand il devient victime. Ce qui fascine enfin ce sont les costumes qui au départ sont similaires mais, telle la lumière, se démarquent quand Martin dévoile son vrai visage.

L’émotion est palpable et traverse la petite salle de l’Aktéon pour transporter les comédiens, heureux de défendre un texte reconnu, à leur adresse. Leurs visages se marquent, se crispent, et ils arrivent à donner vie à deux personnages, par la simple lecture de leurs correspondances. L’idée du récit est née du choc ressentie par la romancière de l’attitude antisémite de certains de ses anciens amis à Berlin. A la lecture du texte, son mari et son éditeur surpris par la force d’un texte écrit par une femme remplacèrent son prénom, Katherine, par son nom de jeune fille, Kressmann. Elle n’eut malheureusement pas l’opportunité de connaître le succès de son œuvre en France, qui pourtant reçoit ici un bien bel hommage. On n’hésiterait pas aujourd’hui à faire de cette magnifique représentation d’ « Inconnu à cette adresse » un chevalier dans l’ordre des arts et des « lettres »…

Inconnu à cette adresse
D’après l’œuvre de Kressmann Taylor
Mise en scène dePierre Sallustrau et Maud Ferrer
Avec Pierre Sallustrau et Alain Tardif

Du 26 novembre 2010 au 26 février 2011
Vendredis et samedis à 21h30

Aktéon Théâtre
11 Rue du Général Blaise, 75011 Paris
Site web
Réservations : 01 43 38 74 62

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