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Illusions de Ivan Viripaev

Illusions de Ivan Viripaev au Théâtre de l'AquariumUne quarantaine d’années à peine, mais Ivan Viripaev est sans doute un des dramaturges russes les plus marquants de sa génération. Galin Stoev, metteur en scène né en Bulgarie et qui réside aujourd’hui entre Bruxelles, Paris et Sofia a traduit et monté en France ses premières pièces.

Il retrouve ce compagnonnage avec Illusions, une pièce créée en 2013 dans le cadre du Festival des Ecoles, avec une promotion sortante de l’École Supérieure d’Art Dramatique (ESAD) reprise ici comme un spectacle professionnel avec les mêmes treize jeunes acteurs de moins de 30 ans. Un spectacle en forme de talk show et qui représente, disent les intéressés, une « rencontre paradoxale entre la philosophie orientale et le soap opera à l’américaine« .

Dennis est marié à Sandra. Albert est marié à Margaret. Deux vieux couples parfaits, aimants. Et de plus, les meilleurs amis du monde depuis 50 ans. Sauf qu’à l’article de la mort, Dennis avoue à Sandra qu’il aime depuis toujours Margaret, la femme e son ami de toujours. Au moment de mourir, Sandra avoue à Albert qu’elle l’a toujours aimé secrètement, alors que Margaret, elle, aimait… Un canapé, un piano, quelques chaises, un tableau noir, une table, une guitare électrique, quelques accessoires… et le reste du plateau noir, vide et dépouillé de tout artifice.

Sourire béat, démarche décidée, ils viennent s’installer sur le plateau pour nous raconter l’histoire de ces couples exemplaires. « Au bord de la mort, je veux t’exprimer mon amour et ma reconnaissance, car l’amour est un labeur, une responsabilité… » « Le véritable amour ne peut être que réciproque (…) même s’il ne suit ni règle, ni formule« . Le récit devient de plus en plus complexe car il y a plusieurs Albert, Sandra, Margaret ou Dennis comme si chaque acteur est porteur d’informations que l’autre n’a pas et peut les compléter. La réalité se trouble, se brouille dans la multiplicité des points de vues et des interprétations. La parole rebondit d’un acteur à l’autre de façon chorale, tantôt sous forme de récit, tantôt sous forme de dialogue, de monologue ou de point de vue personnel sur les personnages.

Une escalade du discours

Illusions de Ivan Viripaev au Théâtre de l'AquariumLe secret dit à voix haute nous fait quitter le lit de mort et semble suspendre l’instant irréversible pour remonter le temps et retrouver la jeunesse d’Albert, Margaret, Dennis et Sandra. Les voilà au début de leur rencontre, et de poncif en pensée prêt-à-porter, ils mettent déjà en place les petites compromissions qui deviennent des non-dits, puis des mensonges. Ménageant des pauses clairement mentionnées, les récits s’emboîtent à la façon des contes de Shéhérazade. De révélations en trahisons plus ou moins conscientes, les certitudes virevoltent et finissent par s’écrouler. Les 50 ans de compagnonnage remis en question et balayés aux derniers instants de la vie, explosent dans une drôlerie irrésistible jusqu’à la férocité. Dans une escalade du discours, les révélations s’enchaînent jusqu’au vertige, comme pour prendre le temps de vitesse.

Passant de la première à la troisième personne, les récits s’enchevêtrent et deviennent de plus en plus étranges. Vrai/Faux, illusion/mensonge, tout est indécidable, mais tout est possible. Porté par le jeu inventif d’acteurs qui s’amusent beaucoup, combinant les chansons et des moments de chorégaphie, derrière la drôlerie et l’humour, surgissent des questions plus profondes. Sur quoi se basent nos engagements lorsque la vie n’a rien d’essentiel et n’est constituée que de menus détails sans unité ? De quoi sont faits les moments d’une vie ? De quoi se souvient-on au moment de mourir ? Que retient-on de sa vie pour la justifier ou nier en bloc les regrets, les manques ? À ces questions, peut-être ne peut-on opposer que l’espoir inébranlable d’un minimum de constance, quelque part dans le monde.

Illusions
De Ivan Viripaev
Traduction : Tania Moguilevskaia et Gilles Morel
Mise en scène : Galin Stoev
Avec Raphaël Bedrossian, Flora Bourne-Chastel, Elsa Canovas, Jean-Baptiste Florens, Sarah Glond, Lou Granarolo, Valentine Lauzat, Nelly Lawson, Marilou Malo, Pauline Masse, Jérémy Petit, Aurélien Pinheiro, Willie Schwartz.
Chorégraphie : Jérémy Petit
Lumière Pierre Montessuit assisté d’Elsa Revol
Durée : 1 h 40
Crédit photo : Emmanuel Ciepka

Jusqu’au 24 Avril au Théâtre de l’Aquarium

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