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Accepter ce qu’il est et d’où il vient a été et reste sans doute le combat de Aharon Appelfeld, un des plus grands écrivains israéliens. Âgé de plus de quatre-vingts ans, il vit aujourd’hui à Jérusalem. À ce jour, il a publié une quarantaine de nouvelles et romans.

 » Histoire d’une vie », distingué par le Prix Médicis 2004, est son premier livre explicitement autobiographique. Adapté pour le théâtre par Jean-Luc Vincent et Bernard Lévy qui en signe aussi la mise en scène, le texte frappe par la force d’une langue remarquable dans sa simplicité.

Le parcours d’Appelfeld relève de l’héroïsme. Né en 1932 à Czernowitz en Bucovine, de parents juifs assimilés et influents, enfant, il parlait l’allemand, le ruthène, le français et le roumain. Quand la guerre éclate, la famille est envoyée dans un ghetto. Orphelin de mère à l’âge de huit ans, son père et lui sont séparés puis déportés. À l’automne 1942, il s’évade d’un camp d’Ukraine et errera seul, dans les forêts, jusqu’à la fin de la guerre. Recueilli en 1945 par l’Armée Rouge, il traverse l’Europe pendant des mois avec un groupe d’adolescents orphelins et parvient à s’embarquer clandestinement sur un bateau vers la Palestine en 1946. À partir des années 50, il se tourne vers la littérature et se met à écrire en hébreu  » sa langue maternelle adoptive »…

Une histoire inscrite dans le corps…
 » Histoire d’une vie » naît d’une interrogation : lorsqu’un enfant se souvient de « ce tunnel noir qu’on appelle la guerre » de quoi se souvient-il exactement ?  » Plus que la mémoire, dit Appelfeld, ce sont les paumes des mains, le dos et les genoux qui se souviennent ». Frappé d’amnésie à la fin de la guerre, son travail consistera à s’extirper des mécanismes de toutes les langues qu’il connaissait, pour écrire à partir de ce qu’il appelle « une convulsion dans la mémoire » et s’exprimer dans une langue inconnue.

Le sens du texte naît de fragments qui surgissent, comme les rêves dans l’inconscient, des murmures de mots inscrits dans une mémoire gravée à même la peau : une odeur, une sensation dans le corps…des images niassent avant que n’arrivent les mots. Refusant le principe de l’acquisition mécanique de la langue hébraïque, par un effort de connaissance intime, Appelfeld tente de redonner du sens à sa vie en reliant la part perdue des événements et celle dévorée par l’oubli.

Mêlant réalisme et abstraction, Giulio Lichtner imagine une scénographie de l’intime, en construisant une boîte nue, avec pour seul décor une chaise et pour accessoire unique, un vieux cahier. Dans ce décor dépouillé, Thierry Bosc, seul en scène, incarne Aharon Appelfeld. Tour à tour, bureau de l’écrivain où la lumière de Jérusalem passe à travers les stores, la boîte évoque aussi les forêts ukrainiennes ou la maison des grands-parents. Dans sa nudité, elle suggère même l’image des fours crématoires où furent exterminés les juifs et agit comme une matrice du souvenir.

C’est à la fois « le lieu concret de l’écriture » et un espace mental où les mots et les images, projetés sur les murs de la boîte, semblent surgir directement d’une mémoire en action. Si on retient la finesse et la sobriété d’une mise en scène qui laisse tout l’espace au mouvement de l’écriture, la pièce ne serait rien sans la générosité du jeu de l’acteur. Thierry Bosc s’efface derrière les mots d’Appelfeld. Au service de cette mémoire en fragments, l’acteur va au-delà des mots en devenant l’interprète des bégaiements et des tressaillements d’une identité en reconstruction. À l’écoute de son propre corps, de sa voix éraillée et émouvante, il traduit le souffle d’une écriture qui veut éviter « l’aplatissement de l’âme » et dit, sans la victimiser, les fragilités de toute enfance volée.

Histoire d’une vie
D’après le livre éponyme de Aharon Appelfeld
Traduction de l’hébreu:Valérie Zenatti (Ed. De l’Olivier)
Adaptation : Jean-Luc Vincent et Bernard Lévy
Mise en scène : Bernard Lévy
Scénographie : Giulio Lichtner
Lumières : Christian Pinaud
Avec Thierry Bosc et les voix de : Zohar Wexler, Emmanuelle Grangé, Bernard Weisbrot, Robert Hatisi
Crédit photo : Pierre-Yves Mancini
Durée : 1 h 15

Du 10 au 19 Mars 2015 au Théâtre 71

 

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