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Les Hérétiques à l’Aquarium

Les Hérétiques, sabbat laïc organisé par François RancillacDernière mise en scène au Théâtre de l’Aquarium, pour François Rancillac avec Les Hérétiques, un texte commandé à une jeune auteure, Mariette Navarro. Creusant le sillon de la laïcité, exploré déjà dans « Cherchez la faute ! », son précédent spectacle, entre comédie et philosophie, il offre une mise en scène réjouissante, pleine d’humour et totalement déjantée.

Un soir, à la périphérie d’une ville…

Un soir… tard, à la périphérie d’une ville, dans une zone industrielle sinistrée… une femme entre dans un hangar obscur… Nous sommes en 2028, dans une société à l’espace rétréci, « qui empêche la clarté de l’esprit et où les mots ne veulent plus rien dire », une société déchirée par une guerre qui oppose les fanatiques et les intégristes de tout poil. Dans sa quête, la Femme parvient dans l’antre obscur d’un trio de sorcières occupées à fomenter un complot qui devrait faire au moins exploser la planète et, par là, punir tous les coupables d’exactions et d’atteintes à la dignité humaine. Elles essaient de démontrer à la femme la pertinence d’un tel combat. Au cours du débat, proposant une alternative au projet satanique des sorcières, surgit Sainte Blandine dont le discours lénifiant de martyre de la foi, lui promet d’atteindre le paradis en échange d’une soumission totale à la volonté de Dieu. La femme résiste…

À l’école des sorcières

François Rancillac joue sur les images qui ne manquent pas de naître alors que le noir règne sur le plateau, que les voix surgissent de cette obscurité ou dans le dos des spectateurs. Des sons inquiétants animent le plateau où on finit par distinguer dans le clair obscur une salle de classe carbonisée, comme un vestige de culture et de sens et peut-être comme un clin d’œil aux traquenards de l’école des sorciers dans Harry Potter. Comme par magie, des feux surgissent des livres et les brûlent, de la fumée s’échappe du corps de la Femme alors qu’une cacophonie de voix parlent d’Allah, Jéhovah et proposent un chemin vers la lumière de Dieu…

On use du conte et on dérive aussi vers l’obscurité d’un Moyen-Âge de pacotille, ce qui donne l’occasion d’évoquer l’Histoire avec les tortures de ces femmes soumises à la question et brûlées vives pour sorcellerie. Il n’y a qu’un pas d’une religion à l’autre et d’une époque à une autre, comme celle de notre monde contemporain avec ses fanatiques obscurantistes. Le martyr des sorcières au Moyen-Âge, la persécution des prêtres au XVIII° siècle font écho aux femmes murées derrière leur tchador à notre époque.

Les Hérétiques, sabbat laïc organisé par François Rancillac

Rancillac organise une sorte de sabbat « laïc », essentiellement basé sur une direction d’acteurs qui engage physiquement les cinq comédiennes – de formation et de génération différentes – toutes remarquables.
Grotesques et attifées de guêpières portées sur des tee-shirts qui n’est pas sans rappeler une mode gothique revue et corrigée, Christine Guênon, Yvette Petit et Lymia Vitte forment un trio de sorcières mordantes, mal embouchées, hargneuses et à la limite du sadisme.

Face à leurs grimaces et leurs contorsions, Andrea El Azan – à qui on donnerait le bon Dieu sans confession – joue Sainte Blandine qui distille, les yeux au ciel et nimbée d’un halo doré, des propos empoisonnés. Au milieu de ce petit monde qui prophétise chacun pour sa chapelle, Stéphanie Schwartzbrod (la Femme), dans un jeu sobre émeut par une forme de naïveté qui érige le doute comme seule religion et renvoie dos à dos les croyants de tous bords…

Le texte de Mariette Navarro est touffu. De chaque argument disséqué, retourné, détourné et malaxé surgit, à certains moments, une impression d’ennui alors que la discussion tourne en rond. On aurait envie de couper certaines répliques lorsque s’installe chez le spectateur une forme de lassitude. Pourtant à la fin du spectacle, on se rend compte que la solution finale qui consiste à ériger le doute et la figure du cercle comme seules alternatives naît de l’argumentation sans failles de ce discours sans fin qui examine point par point toutes les propositions. Se redécouvre alors le sens premier du mot hérésie qui signifie « choix, opinion particulière ». La religion catholique en a dévié la signification et a considéré l’hérésie comme une corruption des dogmes et une sortie de la vraie voie de l’Église. En faisant des choix, en usant de sa liberté et en posant l’hérésie comme un acte, on s’offre alors la possibilité de respecter les convictions d’autrui, de s’en enrichir et d’ouvrir l’espace des possibles.

Les Hérétiques
De Mariette Navarro
Mise en scène : François Rancillac
Avec Andrea El Azan, Christine Guênon, Yvette Petit, Stéphanie Schwartzbrod, Lymia Vitte.
Scénographie : Raymond Sarti
Costumes : Sabine Siegwalt
Lumière : Guillaume Tesson
Création sonore :Tal Agam
Illusion et magie : Benoît Dattez.
Crédit photos : Christophe Raynaud de Lage

Jusqu’au 9 décembre au Théâtre de l’Aquarium

Tournée

Théâtre Dijon Bourgogne / 
du 5 au 8 février 2019
Comédie de Béthune / du 26 au 28 février 2019
Théâtre Jean Lurçat – Scène nationale d’Aubusson / 26 mars 2019
Ferme de Bel Ebat à Guyancourt (Yvelines) / 16 avril 2019

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