Théâtrorama

« Le Mari, la femme et l’amant » de Sacha Guitry est une pièce savamment amorale, dans laquelle les répliques entre une infidèle, un cocufié, un bellâtre amant de la première et ami du second, un couple à la répartie amovible et un homme à tout (parfaitement) faire se doivent de fuser comme autant de petits coups tranchants assenés en pleines bien-pensance et bienséance. Si le titre dévoile d’emblée l’essentiel de l’intrigue, il fallait l’inventivité de Julien Sibre pour rendre toute sa modernité à ce texte rarement mis en scène.

Des personnages aux chapeaux cloches en feutre, aux robes droites et aux tailleurs échappés des lignes d’un roman de Francis Scott Fitzgerald, des notes de jazz, des pas de fox trot et de claquettes, des décors aux couleurs et à l’ingéniosité inspirées du « Grand Budapest Hotel » de Wes Anderson… le brouillamini prend le temps de planter univers et ambiance. La scène d’exposition est un arrêt sur images : la collection d’instantanés fixe l’un qui a perdu ses clés (mais qui réfléchit à bien d’autres questions existentielles), l’autre à l’habit de flamand rose (mais qui en aurait oublié la grâce), un troisième dont on ne saurait trop quoi dire (mais qui est bien nippé lui aussi), une toute élégante sous ses mèches androgynes et une autre non moins pimpante dans sa tunique de soie brodée. Enfin, un dernier s’occupe de faire le lien entre les différents chaînons de cette panoplie de mannequins articulés, gesticulant autant que les plus folles des années. Il s’agit d’un valet de chambre à la verbosité mutine, tout prêt à en découdre et à dénouer pour mieux emberlificoter les fils d’une intrigue multiple qui becquette et bécote de tous les côtés.

« Jurer fidélité à son infidélité »
Le théâtre de l’amour de Sacha Guitry, interrogeant mœurs et caractères, s’attache à faire passer les personnages pour ceux qu’ils ne sont pas. Ils voudraient bien être gifleurs mais se contentent d’être giflés ; ils voudraient bien être accusateurs mais se contentent d’être accusés. Ils voudraient bien s’en tenir uniquement au jeu des apparences, mais seront rattrapés par les faits, réalité dont le spectateur est témoin, et moqueur, privilégié.

Avant l’ouverture du rideau, tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes. Janine (malicieuse Stéphanie Hédin) et Jacques (Julien Sibre lui-même) vivaient leur adultère à couvert, loin des yeux et du cœur de Frédéric (Sébastien Desjours, à la pléthore désopilante), inventeur toujours en puissance, jamais en actes, sans cesse en passe d’inventer quelque chose, si ce n’était son talent fâcheusement fâché pour les inventions. Derrière ce trio initial, le couple Martel (formés par Sandra Valentin et Yann Peira), adjuvants aux conseils malavisés. Et devant lui, le fidèle et fouille-au-pot Émile campé par l’époustouflant agitateur Valéry Plancke, domestique et serviteur des mariés sur le papier, mais dont l’esprit et la dextérité le propulseront surtout à se mettre au service de la comédie elle-même.

Le faux manège des comportements est supporté par de vraies combines de mise en scène. Trois décors – l’appartement cossu des époux, l’intérieur opulent et tout léopard de l’amant, l’horizon immaculé d’Aix-les-Bains – et des combinaisons multiples se dessinent derrière des masques burlesques, des ombres chinoises et des mécaniques à accroc cocasse. Le hoquet de la liaison adultérine est par exemple symbolisé par un ascenseur fumant qui se bloque à répétition entre deux étages, et les mouvements des uns et des autres se retrouvent pétrifiés dans le mime d’une statue romantique. Au final, tout et tous bougent pour que rien ne bouge. En adepte des remords à rebours, on jure fidélité à l’infidélité, on rit aux quiproquos très à propos, et on trinque à la constante inconstance des sentiments.

Le Mari, la femme et l’amant
De Sacha Guitry, mise en scène de Julien Sibre
Avec Sébastien Desjours, Stéphanie Hédin, Yann Peira, Valéry Plancke, Julien Sibre et Sandra Valentin
Scénographie : Camille Duchemin
Création du 5 au 15 mars 2015 au Théatre de l’Ouest Parisien de Boulogne-Billancourt

Puis en tournée dans toute la France
Crédit Photo © Victor Tonelli

 

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