Théâtrorama

Ce n’est sans doute pas fait exprès, cet oiseau qui s’envole de l’épaule d’une seule en scène pour partir en fond de salle, et qui se pose parfois sur la tête d’un spectateur, au hasard de quelques battements. On ne peut rien prévoir de ce qui nous échappe. Ce n’est sans doute pas fait exprès non plus, ce pépiement soudain de l’oiseau lorsque les mots de l’enfant se font durs et graves, comme si l’aile se mettait à applaudir toute seule, mais pour dire qu’elle n’est pas d’accord, que ce qui échappe appartient à l’incertain.

Avant que la Callas ne se mette à chanter, qu’un cœur ne s’active, il y a deux oiseaux sur scène : le premier dans une petite cage posée à même le sol, et le second recroquevillé sur une chaise, des grilles invisibles autour de lui. C’est l’espace indéterminé de Face de Cuillère. Elle porte une robe couleur bleu métal, et un gilet blanc qu’elle semble avoir volé au ciel. Lorsqu’elle se lève, une voix se met à parler à sa place, qui a ses intonations et ses mots d’enfant : « C’était pas rien, comme tu mourrais », dit-elle. Et bientôt : « Je ferais la mort et tout le monde applaudirait. »

Elle pourrait avoir n’importe quel âge, Face de Cuillère, et porter n’importe quel prénom ; elle pourrait se trouver n’importe où. Autour d’elle, en transparence, sa mère, son père attifé de sa diplumée, madame Patate et le docteur Berstein. Ils lui disent qu’elle a un « cerveau spécial » depuis qu’elle est née, une « tête un peu molle » et une « maigreur de clou tordu ». Elle a aussi une « évidence pour les nombres », mais elle n’y peut rien : ça appartient à tout ce qui échappe. Comme les maladies qui la frappent, elle, et qui frappent le reste du monde. Au fond, elle n’est pas bien différente de tous les autres : elle non plus « ne sait jamais rien absolument ».

De légers battements de vie
Face de Cuillère est un papillon qui souffre d’un cancer, qu’elle partage peut-être avec la communauté invisible autour d’elle. C’est ce qui la rend capable de traverser des « tubes » d’hôpital autant que des pans douloureux de l’Histoire. Hors de tout temps et de tout lieu, elle a malgré elle pris l’habitude de jouer avec le grave et le léger – son nom est Steinberg, « montagne de pierre », à la fois immense et friable. On lui a appris à prier, mais ce qu’elle préfère, c’est écouter des airs d’opéra, pétrir de la pâte à pain, allumer des bougies et faire brûler de l’encens. Face de Cuillère ne pourra plus jamais grandir, alors elle cherche les morceaux de beauté que les autres ont disséminés ici et là.
Sur la scène conçue par Lucile Perain, les mots sensibles de l’enfant émergent du texte pour percer de part en part : se mouler dans ses mains, étinceler dans les bougies qu’elle allume, ou battre à la mesure d’une musique. Un espace sensoriel se déploie comme l’aile d’un ange dont on sait qu’il se trouve du côté de la mort mais que l’on préfèrerait penser du côté de légers battements de vie.

Face de Cuillère
Texte de Lee Hall
Mise en scène de Lucile Perain
Avec Marion Harlez-Citti, accompagnée par Pastel (une perruche)
Goudu Théâtre Prod.
Crédit photo: Julien Andrade

Reprise au théâtre de la Reine Blanche du 15 octobre au 2 novembre 2014 http://www.reineblanche.com/face-de-cuillere/

Lire notre Entretien avec Lucile Perain

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