Théâtrorama

Huis clos amoureux qui tourne à la torture mentale. L’amour ? Une goutte d’eau dans l’océan qui suffit pourtant à faire déborder le vase des émotions. Douce cruauté qui repousse les frontières de toute morale, la pièce de Fassbinder triture la nature humaine au scalpel de ses mots tranchants.

L’histoire commence comme un délicieux vaudeville sur le fil du rasoir amoureux. Franz, étudiant qui trimballe sa vacuité et sa gaucherie de gamin en recherche de sensations, rencontre Léopold, raffiné trentenaire ravi de ramener sa proie d’un soir à domicile. Tentative de séduction en bonne et due forme. Le ton est badin, les sous-entendus légers, l’ambiance au désir. Franz est fiancé à Anna et Léopold évoque sa vie passée avec Véra. Mais l’attirance et le jeu du plaisir font basculer Franz dans le lit de Léopold, fuyant par la même occasion une vie trop lisse dans un droit chemin où il s’est lui-même engoncé. Le piège se referme, Franz est ferré, Léopold abat son jeu de fin manipulateur qui maltraite son esclave qui l’attend patiemment à la maison comme un chien fidèle. Après la douceur d’une eau calme, la fureur du torrent qui déferle en trombe. L’amour devient un martyr. Paroxysme des sentiments qui aboutit à l’entrée en jeu de deux personnages féminins, Anna et Véra qui loin de s’extraire du huis clos en victimes y participent en prenant leur part de bourreaux consentants. La comédie s’effiloche pour entrevoir une fin tragique qui se noie dans cette insoutenable légèreté de l’être qui fait de l’amour un jeu où la loi du plus fort mène la danse.

Un pavé dans la mare
L’amour vu à travers le prisme de l’écriture de Fassbinder ? Une belle illusion orchestrée par un jeu de subtiles manipulations. La mise en scène place Léopold, interprété par l’excellent Julien Geskoff, en marionnettiste machiavélique qui tire les ficelles de sa liaison et attire Anna et Véra dans sa toile. La toile commence à la scène 1 par une ambiance feutrée. Une lumière tamisée, des comédiens dans la pénombre, une lampe un peu plus forte où Franz se poste, éclairé pour révéler ses vérités. Des écrans vidéo où brûle un feu de cheminée (les flammes de la passion ou celles de l’enfer à venir, au choix). Clin d’œil à Fassbinder pour qui théâtre et cinéma étaient savamment mêlés. Entre les tableaux, des intermèdes vidéo. Des réclames ambiance années 70, complètement décalées qui offrent une bouffée d’oxygène à ce huis clos étouffant de violence. Fantaisie, jusqu’à l’absurde, que l’on retrouve par pic dans les scènes. Rupture après la scène de séduction. Lumière crue sur fond d’Haendel où Léopold laisse émerger le monstre dans toute sa fureur. Le contraste est saisissant. Le rapport dominant dominé s’installe dans un exquis sadisme. Le jeu de Yann Métivier dans le rôle de Franz s’affirme en finesse et mène le martyr crescendo. L’entrée d’Anna (Emilie Beauvais) puis de Véra (Laëtitia Le Mesle) apaise un temps l’engrenage amoureux menant à la perte de l’homme objet. La loi du plus fort gagne faisant apparaître la mort comme une délivrance. Fassbinder reste trop rarement joué sur scène. Peur de choquer le public par la violence du ton ? La compagnie du Théâtre La Querelle a saisi la pièce à bras le corps avec une rare sincérité et une mise en scène de Matthieu Cruciani tout en velours pour envelopper ce brûlot théâtral.

[slider title= »INFORMATIONS & DETAILS »] Gouttes dans l’océan (site web)
De Rainer Werner Fassbinder
Traduction : Jean-François Poirier
Mise en scène de Matthieu Cruciani
Avec Yann Métiviern, Julien Geskoff, Lætitia Le Mesle, Émilie Beauvais
Collaboration artistique : Marijke Bedleem, Pierre Maillet
Décors et costumes : Marijke Bedleem, Matthieu Cruciani (Théâtre La Querelle)
Lumières et vidéos : Richard Gratas
Du 20 janvier au 6 mars
Du mercredi au vendredi à 20 h 30, samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures

Théâtre Mouffetard
73, rue Mouffetard, 75005 Paris
Réservations : 01 43 31 11 99
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