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Le Goût du faux et autres chansons

Le goût du faux et autres chansons - Jeanne candelDécapant : anti moisissures, anti odeurs, anti poussière accumulée depuis des siècles dans les vieux théâtres, dans les esprits et dans les corps. Garde à vous, le produit est efficace : Le Goût du faux et autres chansons peut s’asperger sans modération dans toutes les salles de Navarre. Attachons nos ceintures, nous partons pour l’univers. Jeanne Candel conduit en douceur, mais elle conduit la tête à l’envers.

Nous partons d’une question : d’où venons-nous ?, de quelques ouvrages sur le sujet (Les Métamorphoses d’Ovide, La Genèse, les textes d’Aby Warburg…) et d’un bon pesant de propositions d’improvisation. Nous mettons le tout au contact des acteurs, de la scène et de la musique, nous secouons bien fort et nous trouvons ce que nous n’avons pas cherché : ce spectacle qui nous emmène ailleurs, nous hisse vers l’inconnu.

Le bon goût

En tout produit corrosif qu’il est, Le Goût du faux et autres chansons  est une œuvre complexe où les repères traditionnels tombent. Les procédés ne sont pas neufs, mais ils sont aussi frais que jubilatoires. Adieu le simple narratif, évidemment. La pièce se présente comme une pelote de laine faite de scènes et de tableaux, qui s’enchaînent de manière savante sur un rythme compact propre à la densité de leur souffle. Il en sort certes quelques fils : un écrivain sombre sombrant au contact des autres (lumineux), un documentariste en passe de filmer le Léviathan (sens propre/sens figuré), une Médée multirécidiviste en cavale et en cantatrice, des cosmonautes défiant les branchements de l’apesanteur (hilarant)…

Mais le principe de la dramaturgie est bien plus ample que le déroulé de ces histoires et les échos qui s’y tissent. Il est ailleurs. Il est dans le choc des références et des époques, dans le décalage omniprésent entre les attentes et ce qui advient sur la scène, dans la surprise, dans le croisement du son et de l’image, dans le frottement des imaginaires individuels contre l’imaginaire collectif. Il est dans les tableaux – parfois furtifs de quelques secondes -, dans le caractère insolite des situations mises en jeu, dans la magie des présences. C’est là que se fait le procédé poétique. Dans cet au-delà.

La scène nous accueille dans sa version minimaliste, discrète mise à nue des poulies et portes de sortie. Le décor siège, il ressemble à un loft parisien ou à un vieux garage. Il y a de la musique en attente, les lumières jettent tranquillement leur halo. Soudain, un piano est tracté par une diva en robe de soirée. Elle traverse le plateau, s’assoit, joue un air qui se prend dans une machine à coudre. Elle chute, elle sort : nous voici parés avec elle pour tisser le reste– et pour en découdre.

Le goût du faux et autres chansonsIl est à noter que Le Goût du faux et autres chansons a vu le jour -en partie, il en a du moins le goût, le vrai- dans le cadre d’Un festival à Villeréal dont il a gardé l’empreinte. Trois procédés clés en témoignent: le travail sur le lieu (à Villeréal, les spectacles se font « hors sol », le village n’ayant pas de salle), la place et le statut de l’acteur comme véritable créateur, un processus de création basé sur l’improvisation dans une écriture au plateau nourrie d’ailleurs.

Le lieu d’abord : dans Le Goût du faux et autres chansons, avec un naturel qui rend le geste presque invisible, les acteurs procèdent à un réel écartèlement de la scène, ainsi qu’à son rapetissement. Ils crèvent des cloisons ou construisent des murs, ils trouent le plafond, ils soulèvent le sol. La scénographie se fait tremplin à leur jeu, obstacle ou prolongement de leurs corps. La cage de scène se déforme, à l’image des langues de loup dans les vieux cartoons… l’espace nous tire la langue. C’est qu’il est bien petit pour une question aussi grande. D’où venons-nous ?

Jeanne Candel a cette interrogation pour « naïve obsession ». Elle la pose à ses spectateurs et elle la pose à ses acteurs. Elle les met au défi. Dans la liberté qu’elle leur donne pendant le travail, ce qu’elle va chercher en eux c’est l’intensité de leur fantaisie. L’acteur est sa matière première, elle le fait jouer, elle le fait essayer. Elle l’emmène et va trouver en lui, avec lui, l’intime qui fait écho, la perle qui palpite. Elle secoue en douceur la cage à souvenirs et la besace oubliée, elle en sort des traînées de poudre. En Socrate féminine, la metteur en scène agit en révélateur des trésors enfouis. Pina Bausch est un héritage qu’elle confirme. Elle a la sensibilité et la finesse de son regard. Le rire en plus, la tragédie en moins. Elle a l’amour aussi. Avec elle, les acteurs accouchent de leur monstre poétique, et c’est en géants qu’ils finissent par se dresser sur la scène. De Robert Plankett à Some kind of monster, leur talent fait le cachet de ses spectacles: c’est hilarant, troublant ou renversant. C’est ce qu’on appelle de la poésie.

Le Goût du faux et autres chansons
Compagnie La vie Brève
Mise en scène : Jeanne Candel
De et avec : Jean-Baptiste Azéma, Charlotte Corman, Caroline Darchen, Vladislav Galard, Lionel Gonzalez, Florent Hubert, Sarah Le Picard, Laure Mathis, Juliette Navis, Jan Peters, Marc Vittecoq
Scénographie : Lisa Navarro
Construction décors : François Gauthier-LafayeCréation lumières : Vyara Stefanova
Costumes : Pauline Kieffer
Assistants à la mise en scène : Douglas Grauwels
et Nans Laborde-Jourdaa
Crédit photo : Jean-Louis Fernandez
Vu au TnBA à Bordeaux, puis en tournée

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