Théâtrorama

Ça ressemble au bâtiment d’une entreprise moderne, un préfabriqué pas encore tout à fait bien fabriqué. Il manque quelques cloisons, les chaises sont vides, les lumières pas allumées et, au centre de la pièce, depuis la demi-carcasse d’une voiture, se déplie un long tapis rouge menant jusqu’à l’assemblée. Deux hommes et une femme attendent sagement à la porte qu’on veuille bien leur ouvrir. Place aux stagiaires qui n’ont pour le moment aucune idée de ce qui les attend. Ils voudront être princes malgré eux, il leur faudra d’abord convaincre le peuple.

Une formatrice en tenue de working-girl, trois stagiaires – la première au portable intempestif, le deuxième à la voix caverneuse de black metal, le dernier profil fayot qui a réponse à tout mais qui au fond ne sait pas trop –, et une foule devant eux, le public, déjà-peuple-en-devenir, qu’ils saluent bien. Il ne manque plus que Nicolas le bien-nommé à l’appel, et le voici qui arrive, tout de broderies Renaissance vêtu, instrument à la main, sifflet doré autour du cou. Il sera à la fois guide et berger, formateur suprême et décalé, au vocabulaire souvent opaque mais perforant chevillé dans les lignes du traité de Machiavel.

Dans le coin de la salle, la machine à café ronfle et tout le monde se tient prêt pour le premier coup de fourchette dans la galette, en guise d’accueil. Le plus jeune passe sous la table et c’est le moment de tirer les futurs princes : dès que le premier trouvera la fève, le spectacle, ou la réalité, pourra démarrer.

Un prince d’actualité
Puisant dans les sentences de Machiavel pour déterminer la trame de sa pièce, Laurent Gutmann rappelle que la « fécondité du mal », ainsi que Pierre Manent définissait Le Prince, se joue du temps et que des échos retentissants peuvent se trouver à toute échelle dans notre société contemporaine. Aussi les stagiaires, apprentis-princes tout d’abord timorés puis avides de pouvoir par la force des choses, seront-ils mis sur le devant d’une scène du quotidien, l’univers de l’entreprenariat servant de prétexte à un discours bien plus saisissant – et globalisant – qu’il n’y paraît.

Duels pour l’accession au trône, grand entretien et promesses de campagne princière, confrontation au peuple et tentatives de l’amadouer, premiers putschs et renversements du pouvoir, slogans populaires et menaces de la foule, se mêlent à des quizz d’histoire et de géographie, des essais de chants pour feindre les harmonies, des tirs de fusils électroniques et des intronisations sous inspiration de jeux vidéo, le tout placé sous le haut patronage de César Borgia. Le relent d’anachronisme n’a jamais été aussi mordant.

Le Prince (Tous les hommes sont méchants) de Laurent Gutmann, d’après Machiavel
Avec Thomas Blanchard, Cyril Hériard Dubreuil (puis Luc-Antoine Diquéro), Maud Le Grévellec, Shady Nafar et Pitt Simon
Crédit photo : Pierre Grosbois
Au théâtre Paris-Villette du 23 septembre au 9 octobre 2014, puis en tournée

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