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Frontière Nord – Mise en scène: Cécile Atlan

Frontière Nord de la compagnie Le Théâtre de l’EvidenceC’est à un spectacle fort et fondé sur la synergie des mots du théâtre, de la musique et du mouvement que nous convie le Théâtre de l’Évidence, au Théâtre du Soleil. Venus d’horizons divers, huit comédiens, dans une distribution en alternance, et trois musiciennes composant le Trio Zéphyr, sous la direction de Cécile Atlan, s’emparent de Frontière Nord une pièce de l’autrice Suzanne Lebeau dont le travail se partage entre le Québec et la France et dont l’écriture se caractérise par des convictions profondes pour dénoncer avec des mots justes les travers de notre monde.

Drôle de chantier

Pourquoi des pelleteuses et des engins de chantier ont-ils envahi la partie nord du village ? se demandent Lila, Bella, Ali, Momo et Tabi, ce matin-là, sur le chemin de l’école. Ils vont faire un super terrain de foot, affirme Momo en sautant de joie. La chute est rude lorsque les enfants découvrent que le chantier est destiné à la construction d’un mur. Un mur ? En plein air ? Mais les murs c’est pour construire des maisons, se disent-ils. De plus, « … L’arbre derrière la maison plante ses racines au nord mais l’ombre qu’il donne est au sud de la frontière, juste derrière la maison. Comment feront-ils pour séparer l’arbre de ses racines, l’ombre des feuilles ?… »

Rassurés par ces affirmations, le chantier devient leur nouvel espace de jeu, dont ils vont peu à peu être chassés. Le mur qui n’est pas matérialisé finit par envahir l’espace physique et mental des femmes, des hommes et des enfants du village et par infléchir tous les aspects de leur vie quotidienne jusqu’à les couper du monde…
Cécile Atlan, dans sa mise en scène, choisit de jouer sur l’opposition pour traiter l’enfermement de la population derrière le mur. Elle le fait en privilégiant un jeu très libre et ouvert, sur un plateau nu et immense – où les seuls éléments de décor sont un arbre, symbole tutélaire et protecteur du village et des cubes rectangulaires en fond de scène. Les comédiens s’emparent de l’espace par des déplacements rapides ou chorégraphiés, rythmés par la musique magnifique du Trio Zéphyr composé de Marion Diaques, Claire Menguy et Delphine Chomel.

Tout comme la chorégraphie, la musique devient un personnage à part entière. En contrepoint, l’une et l’autre raconte l’histoire du village, comme des voix off évoquant des actions invisibles et hors champ. La lumière traitée (créée par Nicolas Natarriani et Serge Clément) selon un mode cinématographique, souligne les passages d’un espace à un autre, d’un temps à un autre. Chorégraphie et musique infléchissent le mouvement des corps et décalent le texte et les émotions. Tantôt scandés comme la musique d’un choeur, tantôt lancés dans l’espace comme des solos, les mots deviennent l’expression de la fête, des jeux enfantins, ont l’impertinence et les rires de l’enfance, explosent de colère ou se perdent en lamentos pathétiques disant la séparation des êtres et des espoirs avortés. Scénographie, lumières, chorégraphie et musique, chaque élément de cette mise en scène a été pensé comme un tout organique qui se retrouve aussi dans les costumes et la direction d’acteurs tout en finesse et en précision.

Dépouillés de toute influence ethnique ou géographique, les costumes imaginés par Céline Cavanna sont inspirés par ceux des « gens du voyage », libres de circuler sur des terres qu’ils connaissent depuis toujours. Les tissus de coton de couleur beige et blanche composent les robes, les pantalons et les vêtements superposés du choeur des mères en opposition avec les tenues colorées des enfants.

Cette pièce dont chaque mot claque dans la conscience ne serait pas ce qu’elle est, sans la présence charismatique des huit comédiens sur le plateau. Dans une adresse directe, dans la tension d’un jeu physique et une écoute qui ne se relâche jamais du début à la fin du spectacle, ils interpellent le public, font vivre avec une énergie débordante chaque moment de la pièce. La mise en scène rigoureuse et très fine de Cécile Atlan débusque chaque enjeu du texte de Suzanne Lebeau et nous embarque dans son dédale d’émotions. Loin de clôturer la liberté dans un contexte ou dans un autre, les mots sont conservés dans leur justesse et leur sens intrinsèque. De la Palestine au Mexique, en passant par le Maroc ou la Hongrie, ces murs plantés dans les champs, sur les ruisseaux ou entre les montagnes s’érigent partout comme autant de monuments dressés à l’absurdité.

Frontière Nord
De Suzanne Lebeau
Mise en scène et chorégraphie : Cécile Atlan
Avec Manga Ndjoma/Ophélie Joh, Julie Méjean/Christèle Billault, Fatima Elyassai, Zoé Briau / Marion Bosgiraud, Léonard Vicari, Marie Coyard/Yaëlle Lucas, Jean-Yann Verton/Arvhyn Blanchard, Luc Franquine/ Antoine Formica.
Costumes : Céline Cavanna
Techniques du mime : Élisabeth Cecchi
Décors : Régis Pain/ Sculpture : Jean-Luc Montignoul
Lumière : Nicolas Natarriani/ Serge Clément
Son : Olivier Tiphaine
Musique : Trio Zéphyr avec : Marion Diaques, Claire Menguy, Delphine Chomel
Durée : 1 h 15

Vu au Théâtre du Soleil

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