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Les Filles du trois et demi – Luis E. Gutiérrez Ortíz Monasterio

Les Filles du trois et demi au Funambule MontmartreNé à Guadalajara, Jalisto, au Mexique en 1968, Luis Enrique Gutiérrez Ortíz Monesterio commence par écrire des nouvelles et de la poésie avant d’aborder le théâtre. Traduit depuis longtemps dans de nombreuses langues, il est cependant peu connu du public français. Deux jeunes comédiennes – Perrine Dauger et Marjorie de Larquier (en alternance avec Laure Portier) – qui ne lâchent rien, jouent au Funambule Montmartre à Paris, Les Filles du trois et demi, une de ses pièces les plus connues, dans une mise en scène de David Le Rheun.

Vivre en marge

Décor unique. Le salon d’un appartement qui respire le dénuement probablement situé dans un ghetto de misère. Une pièce à peine meublée, encombrée de vêtements jetés à même le sol ou négligemment posés sur un canapé râpé…En fond sonore une rue animée, bruyante, intrusive…Un appartement situé en marge et en tous cas sur une frontière. Les États Unis ? Le Mexique ? Peu importe… Une zone interlope de l’entre deux, en marge socialement et géographiquement.

Les Filles du trois et demi au Funambule MontmartreInquiète, elle regarde intensément à travers le rideau de perles, piétine à l’entrée d’un appartement dont elle n’ose franchir la porte ouverte. Elle fouille fébrilement dans son sac à la recherche d’on ne sait quoi. Le bruit d’un aspirateur, la locataire des lieux apparaît et la jeune femme sans entrer lui réclame de la coke… Attendre de la coke, attendre le fric que l’ex-mari doit verser pour payer la mensualité, attendre que la vie change, attendre que la vie aille mieux…Elle attend toujours, notamment que l’autre la laisse revenir dans cet appartement dont elle la été chassée parce qu’elle a choisi de s’offrir de la drogue avec l’argent du loyer.…La porte de l’appartement est une autre frontière qui conditionne l’appartenance à un monde ou un autre. L’une range, lave, et vit dans l’appartement, l’autre veut forcer la porte pour revenir et s’y refaire admettre.

L’appartement… Un enjeu majeur, une terre promise qui confère à celle qui l’occupe une sorte de pouvoir qui lui offre une forme de respectabilité. Les filles du trois et demi raconte l’histoire de deux filles entre espoir et laisser aller, entre prostitution et tracas de toutes sortes et qui, entre deux galères, rêvent du prince charmant qui viendra les sortir de là.

À l’extérieur, il y a la drogue qui vend des rêves et qui enjolive la vie le temps d’un trip, les rencontres avec le risque de périr parfois sous les coups au bout de la nuit. Il y a aussi le Trois et demi, le cabaret où on peut faire la fête et trouver le compagnon d’un soir qui paiera pour une passe, ce qui aidera à élever un moment les enfants ou de nouveau à acheter sa dose. Les filles n’ignorent rien des dangers qu’elles courent à fréquenter ces hommes qui les cognent ou qui leur font des enfants qu’ils abandonnent à leur charge. Dans ce réel sordide, entre colère et rancoeur, elles cherchent des chemins de traverse qui les aideraient à faire un pas de côté vers le rêve ou l’espoir, pour ne pas être seulement réduites à ce que l’on voit d’elles.

L’auteur joue sur une partition subtile qui oscille entre le tragique et le rire, entre ce que ce que l’on dit et ce qui est caché. Le texte incite à ouvrir vers un imaginaire inaccessible qui permet de dépasser le sordide et la violence de la réalité. Les mots collent à l’action ou la suspendent, découvrent des brèches qui donnent sur le vide et le monde invisible des morts. Cette pièce est une vraie découverte et se rattache à ce qui constitue le réalisme merveilleux de beaucoup de textes de la littérature sud américaine.

Au Mexique, comme dans toute l’Amérique du Sud, les morts dialoguent, boivent, rient et interviennent dans le monde des vivants. Le Trois et demi, le nom du cabaret lui-même est une métaphore de ce monde où elles vivent à moitié comme coincées dans un labyrinthe qui ne mène nulle part. Pourtant, faute de précision dans la direction d’acteurs et la mise en scène, l’action glisse peu à peu vers une certaine linéarité qui gomme l’occulte et le rêve sous-jacents qui sous-tendent les mots et les situations. Le spectacle en est à ses premières représentations et sans doute la détermination et l’engagement physique des comédiennes finiront-ils par faire éclore les sens multiples proposés en filigrane par le ce très beau texte.

Les Filles du trois et demi
De Luis E. Gutiérrez Ortíz Monasterio
Avec Perrine Dauger, Marjorie de Larquier ou Laure Portier (en alternance)
Éditions le miroir qui fume
Traduit par Boris Schoemann, Manuel Ulloa-Colonia
Mise en scène : David Le Rheun
Scénographie et Lumière : Sébastien Sidaner
Création sonore : Rym Debbarh-Mounir

Durée : 1 h 30

Jusqu’au 29 Janvier au Théâtre du Funambule Montmartre

Les lundis à 19 h 30 et mardis à 21 h

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