Théâtrorama

Fauves au théâtre de la Colline 

Sur la scène, dans une sorte de boîte transparente, un couple qui s’aime, se dispute, se déchire. La femme finit par tuer son compagnon d’un coup de couteau….L’amour qui bascule dans la violence et fait éclater notre sentiment d’intégrité et de sécurité est à la base de la construction de “Fauves”, la dernière  pièce écrite et mise en scène par Wajdi Mouawad au Théâtre de la Colline à Paris. 

Cette scène initiale est en fait celle d’un film que tourne et monte Hippolyte qui traduit en images les obsessions et les éclatements de sa propre histoire familiale. Comme dans “Incendies”, l’histoire commence chez un notaire. Le cinéaste, apprend que sa mère qui vient de mourir était bigame, que son père n’est pas son père… On voyage d’Europe en Amérique en passant par la station spatiale de Baïkonour, au Kazakhstan, où le fils d’Hippolyte est spationaute. La fable prend la forme d’une enquête (d’une quête) pour défaire les noeuds d’une histoire qui s’embrouille, prend les chemins de traverse d’un monde explosé où le sens s’est perdu. 

Comme dans la tétralogie du “Sang des promesses”, oeuvre de ses débuts devenue désormais un classique ou “Tous des oiseaux”, au récit plus contemporain, nous retrouvons l’imaginaire de Mouawad : la douleur des héritages, les névroses familiales, l’intime qui rencontre l’Histoire…

Une narration en fragments

La plupart des pièces de Mouawad relève d’un fil narratif dense. Ici il met en scène la fragmentation et on se perd parfois dans le dédale des explosions successives que traversent les personnages. L’auteur raconte les traumatismes d’un personnage, Hippolyte, qui sombre dans le ressassement. Une porte claque à chaque changement important, fermant un espace, un temps et s’ouvrant sur un autre. Le décor composé de panneaux mobiles, tourne, se déplace, se construit et se déconstruit. Les mêmes situations, les mêmes mots reviennent, accompagnent les mouvements sur le plateau et offrent au spectateur un point de vue, à chaque fois différent sur l’histoire qui se déroule. Comme des spirales du temps et de l’espace qui déterminent un double mouvement, l’un situé avant le traumatisme et l’autre après, un sur “qui je suis aujourd’hui” et l’autre sur “qui j’aurais été si…”. 

La deuxième partie de la pièce s’axe autour de Lazare, le fils d’Hippolyte, spationaute au Kazakstan. Les secrets se révèlent, les faits et les béances de chacun se recomposent pour relier ces archipels de la mémoire qui se transmettent d’une génération à l’autre et redonnent un sens nouveau aux douleurs et aux silences. Aux déplacements du décor, chorégraphiés avec précision, correspondent des avancées microscopiques de l’action. Derrière la quête de chaque personnage se glissent toujours les traumatismes qui ont fait voler en éclats la magie de l’enfance – pour l’auteur, l’attentat qui, sous ses yeux d’enfant a fait exploser un bus à Beyrouth. 

Les pièces de Mouawad sont toujours des traversées. Les chemins tortueux que suit celle-ci nous perd, nous ennuie parfois, nous agace aussi. Ici, se trouve examiné chaque fragment de douleur, chaque rêve éclaté par la violence d’un monde qui brise la confiance de l’enfance et nous condamne à l’errance. 

Après nous avoir perdu dans des labyrinthes de temps et d’espace fermés ou à peine entrouverts, l’histoire d’Hippolyte, Leviah, Rosa et les autres se termine sur l’immensité d’un lac gelé dans les Laurentides au Canada. Le jeune Lazare qui effectue son premier voyage dans l’espace établit une communication avec sa famille restée sur terre. La scène fait sourire par son idéalisme un peu naïf.“Sans cette guerre, je ne serai pas ce que je suis, je n’aurais pas rencontré les gens que j’ai rencontrés”, dit un personnage de “Fauves” La guerre a construit “ma présence au monde” répond Mouawad. 

Dépasser les douleurs, les trahisons. Dépasser ce qui effondre nos enfances. Retrouver la beauté du monde des origines et y croire à nouveau même un instant. Mouawad nous rappelle ici que la perte et le paradoxe peuvent aussi nous remettre au monde.

  • Fauves – (À paraître aux Editions Actes Sud-Papiers) 
  • Texte et Mise en scène : Wajdi Mouawad 
  • Assistante mise en scène : Valérie Nègre
  • Avec Ralph Amoussou, Lubna Azabal, Jade Fortineau, Hugues Frenette, Julie Julien, Reina Kakudate, Jérôme Kircher, Norah Krief, Maxime Le Gac Olanié, Gilles Renaud, Yuriy Zavalnyouk  
  • Dramaturgie Charlotte Farcet  
  • Scénographie : Emmanuel Clolus assisté de Sophie Leroux 
  • Lumières : Elsa Revol 
  • Musique originale : Paweł Mykietyn 
  • Son : Michel Maurer assisté de Sylvère Caton  
  • Costumes : Emmanuelle Thomas assistée d’Isabelle Flosi
  • Durée : 4h entracte compris.
  • Au Théâtre de la Colline à 19h30 jusqu’au 21 juin.

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