Théâtrorama

Il arrive avec des bijoux de délicatesse entre les lèvres, des notes d’amour qu’il cache dans les plis de son pyjama rouge, tout soie. Allongé, il parle d’amour ; assis, il évoque ses enfants et son âge avancé ; debout au centre, c’est la littérature qui a sa préférence. Mais sur les côtés, Patrick Besson distribue les coups aux flancs de la politique et de l’économie – des coups d’humour distillés toutes les semaines dans « Le Point » qu’il réordonne aujourd’hui sur scène sous l’œil et la voix complices de Patrice Kerbrat et Philippe Étesse.

On croirait à une certaine mélancolie, voire à une nostalgie lascive et languissante qui ne durera pas bien longtemps. À l’évocation de baisers adolescents, de passions anciennes et de ses premiers instants en tant que père, l’homme qui se souvient est capable de formules douces et édulcorées, faisant ici de la femme aimée un « corps se mettant à la place de l’univers » et transformant là ses enfants en « fleurs éphémères » par opposition à l’adulte qu’il est devenu, « éternel comme la pierre ».

Couleur pierre, donc. Gris, comme la chevelure poivre et sel qu’il arbore. Comme la peinture du ciel parisien qui l’abrite, aussi. Cette ville qui a vu naître un « amour dévorant » et, presque aussitôt après, le souvenir de ce même amour ayant fait disparaître de la carte postale tous les êtres et les choses autour de lui. Depuis, il n’a jamais plus pu séparer l’idée du temps qui passe et le chagrin du climat environnant. Poivre et sel, grisonnant comme la palette de ses rêves sans doute également, pour lui qui se raconte depuis le plat de son lit, entre sommeil et éveil, mémoire et réalité, mariage et divorce. Car l’emphase mutine du lever de rideau a tôt fait de se heurter au présent, et le portrait idéal de l’amant lecteur de Nerval et de Faulkner qu’il est se retrouve plutôt à lorgner du côté des lignes tronquées de petites annonces de canards boiteux pour chercher modèles à son pied.

Grains d’entre-deux
Il se préférait peut-être enfant. Il l’a d’ailleurs été plusieurs fois : une première à son jeune âge à lui, une seconde au jeune âge de ses progénitures. Puis il s’est vu grandir éditeur et journaliste. A légiféré tout seul dans son coin de tête, et comme la loi Besson existait déjà, il a entre autres inventé la « loi Patrick contre le mariage », histoire de résoudre les problèmes de couple en créant des « scènes sans ménage ». C’est que la conception d’un « foyer décomposé », plutôt que recomposé, a toujours eu sa faveur. Sur sa lancée, pêle-mêle entre trois notes de piano, il dénonce aussi la culture du travail devenue un culte en soi et la transformation des enjeux économiques en guerre économique.

Plus tard, quand il ne se taille pas son propre portrait, il ébrèche un peu celui des autres. Par l’intermédiaire désopilant de son comparse Philippe Étesse, Patrick Besson refait les visages et les voix de ces anonymes aux cheveux blancs comme les siens qui s’empressent en rangs d’oignons à pleurer de rire de voyages désorganisés en détours touristiques. Chemin faisant, il ne manque pas d’égratigner quelques célébrités, de stars cathodiques dont même les moins de vingt ans se souviennent aux membres de la tribu des hommes verts enlisés sous coupole académicienne, jusqu’aux écrivains à succès dont il écorne consciencieusement les pages, titres compris (Katherine Pancol pourrait-elle intituler ses romans « Le Caniche noir se lèche les parties intimes » ou « Les Serpents blancs ne font jamais la sieste », le lecteur n’y verrait que du feu).

Mais l’homme n’est peut-être jamais autant sérieux que lorsqu’il confie son addiction. Le plus puissant des stupéfiants garanti sans effet secondaire : ses plus belles pages sont précisément ces pages écrites et celles qui restent à écrire, le moment où il pose un peu d’encre poivre et sel sur la page blanche de l’écrivain. « La littérature, c’est le monde en pas vrai, donc en encore plus intéressant ! », dit-il. Et de la page aux planches, le cap est désormais franchi.

Poivre & Sel
Texte de Patrick Besson
Mise en scène de Patrice Kerbrat
Avec Philippe Étesse
Décor d’Édouard Laug
Lumières de Laurent Béal
Musique d’Érik Berchot
Crédit Photo : Marina Raurell
Production Les Déchargeurs / Le Pôle diffusion

Aux Déchargeurs jusqu’au 7 novembre 2015, du mardi au samedi à 19h30

 

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