Théâtrorama

Ils sont en bras de chemise sous leur costume noir et pincé. Ben et Gus répètent leur sempiternelle scène, la même qu’hier, la même que les jours d’avant cela. Flegmatique, le premier froisse et rouvre les pages de son quotidien, rubriques faits divers et résultats sportifs de préférence. Résigné, l’autre fait le compte sur ce qu’il leur reste, nombre d’allumettes dans la boîte et de balles dans le chargeur, parts de tarte, souvenirs. Entre eux, un monte-plats leur sert de miroir et d’unique panorama.

En anglais, « the dumb waiter » pourrait être une personne, ici un personnage à part entière faisant le lien entre deux autres. Ce personnage « attendrait » au beau milieu de la scène (décor et temps théâtral). Il pourrait tout autant « temporiser » à en croire le sens du verbe « to wait », voire « servir », même si l’acception est aujourd’hui plus rare. Il est également dit « muet », ou bien « idiot » ; pas encore tout à fait « absurde », mais tout bêtement « bête ». Dans sa traduction, il semble moins facile de jouer avec les termes accolés, et notre « monte-plats » français ne paraît pas contenir les subtilités de sens de son équivalent littéral anglais, bien qu’il tende à achever la « personne » en « chose » : le serveur un peu con se transforme ainsi en un ascenseur pour vaisselles et victuailles. Il devient un élément de service(s).

Pourtant, « monte-plats » contient lui aussi son lot de tensions sémantiques, à travers son oxymore. Dans le théâtre de Pinter, des manigances invisibles se trament. Ce simple « monte-plats », érigé en « symbole intemporel de la déshumanisation » selon Christophe Gand qui le met en scène, pourrait donc bien être le signe d’une ascension d’emblée avortée, et d’une issue qui jamais ne se trouve, ou se fait précisément attendre, sans fin. Le drame de la pièce repose ainsi sur le règne des petites choses et de l’attention à leur porter. À toutes ces « sottises » et tous ces détails, ces denrées sans vie que la main incernable d’un « serveur sot » apporte à deux personnages déjà « à plat », qui végètent pistolets au poing dans leur espace de nulle part, dans cette chambre ou ce huis clos, cette cellule de l’absurde et de la menace.

Antichambre, de l’attente à l’anticipation
« Le Monte-plats » de Pinter se structure grâce à des effets contraires, figurés par un affrontement entre une force horizontale et une force verticale : la ligne écrasée que forment les deux personnages (soulignée par leurs lits aux draps « qui sentent fort » comme uniques éléments de décor et par l’absence de tout œil, ou paysage, extérieurs) est contrebalancée par l’aller-retour permanent du monte-plats. Au centre de ce lieu couvert – déjà un lieu de mort, entre piège, impasse et tombeau –, les mouvements du monte-plats agissent comme mesures de temps. Il est une sorte d’aiguille tirant lentement et à l’infini vers sa propre fin. Gus et Ben s’y efforcent d’accomplir une même et répétitive tache : le remplissage.

Comme souvent chez Pinter, les didascalies ajoutent à une impression de suspension et les bruits des heures comblent les silences : il y a des feuilles de journaux sans date que l’on froisse, des cliquetis ininterrompus d’une chasse d’eau « qui ne fonctionne pas », des villes dont on oublie le nom. Les autres, symboles d’une « vie qui grince », sont réduits à quelques indices, sur la vaisselle usagée, les évocations d’un match de foot, les commandes de nourritures qui arrivent et repartent du monte-plats et, surtout, des ordres donnés aux deux hommes à travers un tuyau placé tantôt à la bouche, tantôt à l’oreille – mais que nous n’entendrons jamais, preuve d’une communication atrophiée.

Dans ce flou généralisé, où temps et espace sont marqués par l’indétermination, il s’agit pour Ben et Gus de forcer le contact et l’écho entre eux, comme de l’exagérer. Le premier à la question intempestive, le second à l’innommable réponse, Jacques Boudet et Maxime Lombard forment un couple armé dont les munitions s’épuisent, laissé en plan par une entité indéfinie et surpuissante. L’énonciation s’étire à mesure que la charge du monte-plats pèse sur eux, préfigurant l’ultime scène – là où les fils lâchent et où l’instrument finira par tomber net comme un couperet.

Le Monte-plats
De Harold Pinter (« The Dumb Waiter », trad. d’Eric Kahane)
Mise en scène de Christophe Gand
Avec Jacques Boudet et Maxime Lombard
Création lumières d’Alexandre Icovic
Décor de Claire Vaysse
Son de Renaud Duguet
Crédit Photo : Alexandre Icovic

Au théâtre de Poche-Montparnasse du 10 novembre 2015 au 10 janvier 2016, du mardi au samedi à 19h, dimanche à 17h30

 

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