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Les Enivrés – Mise en scène : Clément Poirée

« Jolie bouteille, sacrée bouteille… », cette chanson de Graeme Allwright avant que ne démarre le spectacle accueille les spectateurs qui finissent de s’installer. Histoires d’ivrognes, propos d’ivrognes, ils chauffent la salle en attendant.

Ils tanguent, ils hurlent, s’écroulent en bordure de scène, ils s’installent dans le décor mouvant composé d’une scène tournante à la cloison translucide imaginée par Erwan Creff pour la mise en scène par Clément Poirée des Enivrés une pièce de Ivan Viripaev. Une quarantaine d’années à peine, et sans doute un des dramaturges russes les plus marquants de sa génération.

Nous voilà transportés dans une sorte de cabaret des ivresses où on parle beaucoup, on chante dans une danse désordonnée qui abolit les contours de la réalité. On boit non à la manière des alcooliques, mais comme des buveurs occasionnels qui ont envie de partager et faire la fête. Pour aussi se donner du courage, créer des occasions d’oublier ce que l’on se refuse à voir ou à dire.

Les Enivrés ou la quête du Ciel dans le bas

Les reflets instables et déformants des cloisons translucides incluent le public, le plateau sans cesse en mouvement rend les déplacements bancals et dangereux du début à la fin. Les mots claquent, les voix déraillent, les rires sont gras et les scènes s’enchaînent sans chronologie. Les situations suivent le fil d’une pensée embrumée qui hésite à trouver les mots sans exclure la lucidité. Cela se passe dans la rue, dans un salon au cours d’une soirée entre amis copieusement arrosée, entre deux copines ou lors d’une rencontre imprévue. Hommes ou femmes parlent, tiennent des propos qui vacillent autant qu’eux, car au final le sens réside dans le fait de boire.

Même si au détour, des vérités surgissent et que s’expriment l’aveu d’une infidélité, le refus de la mort de sa mère, les délires d’un frère prêtre qui n’existe pas, le chagrin pour un frère assassiné, une demande en mariage, « le chuchotement du Seigneur dans notre cœur »…Tout est mis au même niveau et dans le désordre le plus absolu car « tout ce que tu vois n’est qu’illusion ». Certes. Mais dans un éclair de lucidité la peur de mourir, la tristesse abyssale d’une existence sans intérêt qui empêche de trouver le chemin vers soi-même.

Les Enivrés - Mise en scène : Clément Poirée

Les situations sont improbables ou cocasses.Tout cela est à la fois loufoque et pathétique. Dans cet univers flou, les lieux sont peuplés de spectres. L’ivresse dessine des contours flous à une vie où tout semble avoir été décidé à l’avance. On évoque Dieu ou le Seigneur entre deux envies de gerber ou en se roulant par terre, pour oublier aussi la culpabilité au centre de chaque moment d’ivresse.

Viripaev se démarque de toute logique dramatique, car dit-il, «j’essaie d’écrire sur l’invisible, sur la réalité spirituelle cachée à nos yeux. Et malheureusement, nous sommes aveugles ». Ici nous sommes dans la violence, la déchéance mais aussi le carnavalesque qui inverse toutes les valeurs. Le sublime côtoie le grotesque, la terre rejoint le ciel. Le masque finit par tomber et chacun par dire son manque et son besoin d’amour, son désir d’absolu dans le refus de conventions où le ressentiment rejoint la résignation.

Comme dans ses mises en scène précédentes (« La vie est un songe », « La nuit des rois ») Clément Poirée explore les textes selon des chemins multiples qui s’entrecroisent. Il refuse toute tentative de rationalité et ses choix dramaturgiques reflètent sa rigueur. Mais ici, peut-être aurait-il fallu ménager des moments de silence ou une immobilité passagère dans le jeu pour casser une certaine linéarité de la mise en scène, laisser une place plus large à l’expression de l’ivresse mystique. Celle qui fait de ces enivrés les cousins des grandes figures des héros de Dostoïevski, laisse affleurer le spleen baudelairien ou l’ivresse de Noé.

Une nuit. Quatorze personnages, proches de clowns tristes, tous « copieusement ivres », s’effondrent, se relèvent, se croisent, s’éprennent, s’épousent, se révèlent aux autres et à eux-mêmes. Dans ce piteux état, ils ne parlent que d’amour, de transcendance, de Dieu.
Pathétiques et grotesques, drôles et mal élevés, ils le sont certes, ces clowns philosophes ! Dépenaillés, couverts de boue, les huit magnifiques comédiens qui les incarnent nous laissent une monumentale gueule de bois, mettant à jour nos enthousiasmes refroidis, nos lumières enfouies et nos rêves enterrés.

Les Enivrés
De Ivan Viripaev
Mise en scène Clément Poirée
Texte français Tania Moguilevskaia et Gilles Morel
(Éd. Les Solitaires Intempestifs)
Avec John Arnold Mark, Aurélia Arto, Camille Bernon , Bruno Blairet , Camille Cobbi, Thibault Lacroix ,
Matthieu Marie, Mélanie Menu
Scénographie : Erwan Creff
Lumières : Elsa Revol assistée de Sébastien Marc
Costumes : Hanna Sjödin assistée de Camille Lamy
Musiques et sons : Stéphanie Gibert
Maquillages : Pauline Bry
Collaboration artistique : Margaux Eskenazi
Régie générale : Farid Laroussi
Crédit photos : Hélène Bozzi

Jusqu’au 21 octobre, du mardi au samedi 20 h – Dimanche 16 h, au Théâtre de la Tempête

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