Théâtrorama

Enfermées

Avec cette nouvelle pièce – issue du répertoire anglais – de Rona Munro, auteure très peu traduite en France et après s’être coltinée à l’univers de Wajdi Mouawad, Magali Léris affirme son talent dans une mise en scène au cordeau et une direction d’acteurs impeccable. Cette mise en scène suspendue à la parole des personnages colle parfaitement à une écriture sans concession.

Enfermées, elle le sont toutes les deux. La plus âgée derrière les barreaux d’une prison, l’autre, la plus jeune, dans sa tête, dans sa vie, entre les murs qu’elle s’est construits pour essayer de se protéger. D’un côté, il y a Fay (Nanou Garcia),condamnée à perpétuité pour le meurtre de son mari, le père de Josie. Comme un bloc de résistance, tour à tour tendre, le sourire enjôleur et en un quart de seconde, violente, trouble et manipulatrice.

De l’autre côté du parloir, il y a Josie (Marion Harley-Citti) qui a rompu les ponts avec sa mère depuis quinze ans et qui revient pour savoir quelque chose de ce meurtre qu’elle ne peut se remémorer et que Fay tente d’oublier.

Dans ce huis clos, en témoins de ce dialogue impossible, jouant sur l’ambiguïté perverse du rapport entre un prisonnier et son surveillant, s’interposent physiquement le gardien (Stéphane Comby) et la gardienne (Priscilla Bescond) ; le premier rassurant, énigmatique, un peu coq aussi dans cet univers de femmes, la seconde perdue dans sa vie et se servant de sa fonction pour asseoir un semblant de pouvoir.

La violence des silences
Pourquoi Fay n’a-t-elle jamais raconté son histoire ? De quoi est fait l’avenir d’une fille qui donne le nom de maman à la grand-mère qui l’a élevée et dont la mère est en prison pour meurtre ? Où se réfugie l’intimité d’une femme enfermée à perpétuité ? Que devient la transmission lorsque la mère refuse de raconter ?

Dans sa mise en scène, Magali Léris n’élude aucune question, mais se garde bien d’y apporter des réponses. Sa direction d’acteurs se fait au plus près du mouvement des corps, au rythme d’un texte aux répliques courtes, haletantes, cinglantes où la douceur et la tendresse ont peu de place. L’action répétitive, dans un temps immobile, oblige à s’abandonner au rythme des mots, puisque l’événement a lieu uniquement dans ce qui se dit.

Omniprésent, le lieu bruisse de grincements, de sons étouffés, hanté par la présence constante de gardiens tapis dans l’ombre, qui oblitèrent toute possibilité d’intimité. Leurs « ne vous touchez pas » reviennent comme des leitmotiv qui fracassent la tendresse ou l’envie de s’épancher.

La lumière d’Anne-Marie Guerrero et la scénographie de Raymond Sarti accentuent cette impression d’enfermement, faisant de la ligne droite et du croisement à angle droit la seule règle des déplacements. On a envie de repousser les murs, on espère une vraie lumière, mais on n’a droit qu’à des néons qui fonctionnent par intermittence ou à des rais de lumière dans lesquels apparaissent ou disparaissent les personnages.

Rona Munro – magnifiquement traduite par Blandine Pélissier – écrit pour la radio, le théâtre et beaucoup pour le cinéma. Son scénario de film « Ladybird, Ladybird », réalisé par Ken Loach a été primé. Dans l’écriture et même dans la mise en scène, on retrouve ici l’observation fine des rapports humains et sociaux des films de Ken Loach. Derrière ces murs, la vie ordinaire s’arrête pour se limiter à des rapports étroits, surveillés, qui donnent à voir « la violence des mots tus et les faux semblants de l’apparence ».

[note_box]Enfermées
De Rona Munro
Traduction : Blandine Pélissier
Mise en scène : Magali Léris
Avec Priscilla Bescond, Stéphane Comby, Nanou Garcia, Marion Harlez-Citti
Crédit photo: Xavier-Cantat
Durée : 1 h 40[/note_box]

Vous pourriez aimer çà

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *



Théâtrorama

Inscrivez-vous à notre newsletter pour recevoir plus d'actualités et profitez de nos invitations

Votre abonnement est enregistré avec succès !

Pin It on Pinterest