Théâtrorama

Conviés à attendre Godot

Godot est de retour… Un plateau nu éclairé par la lumière blafarde de néons, de chaque côté une rangée de portes qui ouvrent sans doute sur les coulisses du théâtre…Un régisseur apporte sur la scène un arbre déplumé, planté dans une poubelle en plastique… La salle bruisse de toute l’activité qui précède un spectacle. Soudain, silence total…la représentation a dû commencer, mais personne ne nous a dit d’éteindre nos téléphones portables…

Vladimir et Estragon assis au milieu du public, vont sur la scène, se croisent les bras, sourient d’un air niais et attendent. Dans la salle toujours éclairée et qui ne s’éteindra pas, le silence est total et le public attend avec eux. Tout le monde attend Godot qui, comme chacun sait, ne viendra pas.

Yann-Joël Collin est coutumier du fait. Dans La Mouette, son spectacle précédent, le plateau était tout aussi vide. Quand le public entrait, il se trouvait au milieu des gradins, derrière une petite table régie, il descendait sur la scène, commençait à lire la pièce et deux régisseurs installaient le petit théâtre de Tréplev. Loin de tout ce qui constitue l’esthétique habituelle du théâtre – scénographie, lumière, son et musique- Yann-Joël Collin prend ici le texte de Beckett à bras le corps et décide de faire de la situation proposée une fin en soi en y incluant totalement le public. Pour chacun, n’existe que cette attente qui n’en finit pas et qui pourrait marquer la fin de la représentation si on décidait de l’interrompre. Mais voilà on ne le peut pas car, à intervalles réguliers, Vladimir rappelle à Estragon et au public que personne ne peut partir car on attend Godot, sensé les sauver quand il arrivera.

En attendant Godot

Godot, une tentative désespérée pour exister

Cette attente implique un corps qui fait mal (les pieds d’Estagon), qui s’impatiente (l’envie d’uriner de Vladimir) et puis ce temps figé au milieu de nulle part. Portée par ces deux clowns tristes qui n’ont plus d’existence en dehors de cette perspective – remarquables Cyril Bothorel qui campe un Estragon râleur et long comme un jour sans pain, face à Yann-Joël Collin qui joue un Vladimir raisonneur et plus en rondeurs – loin du jeu naturaliste, la parole de Beckett existe par et pour elle-même. Combler une telle attente revient à raconter tout et n’importe quoi, à exprimer une pensée qui arrive en vrac comme le démontrera Lucky attaché au bout d’une corde.

Le spectateur impliqué dans l’espace physique de l’attente, sait qu’elle ne sera comblée ni par l’arrivée inopinée de Pozzo (Christian Esnay), ni par le discours échevelé de Lucky (Pascal Collin tout en présence silencieuse), le seul à tenter d’entrer en communication par le regard quand il ne dort pas. C’est aussi exprimer « le dérisoire de l’humanité parce que la mort est au bout« , précise le metteur en scène. Le texte donne l’impression de s’inventer au fur et à mesure, le jeu des comédiens colle au rythme précis de répliques rapides suivies de silences brutaux, infléchis par l’écriture même de Beckett qui distingue dans ses didascales un silence et un long silence.

Avec ses lenteurs assumés, ses dialogues absurdes et l’adresse directe au public, chaque question n’attend aucune réponse et fait de l’interrogation une fin en soi. De la scène à la salle, même si la parole circule d’un personnage à l’autre sans arrêt, le vide qu’elle véhicule finit par devenir palpable, sans aucune échappatoire. La mise en scène dépouillée de ce spectacle en fait sa force et sa fragilité. En cassant tous les codes théâtraux, Yann-Joël Collin revisite le texte et le réinscrit dans l’immédiateté de la représentation. En collant à la signification intrinsèque des mots, il fait surgir la profondeur et l’inquiétante étrangeté de cette pièce qui, après le scandale de sa création est désormais devenue un classique. « Pris en otages », les spectateurs sont obligés soit de jouer le jeu, soit de le quitter, mais personne ne part. Vladimir et Estragon, leur chapeau melon vissé sur la tête, nous conduisent, le rire au bord des larmes, aux frontières d’un temps qui s’est arrêté. Telle qu’en eux-mêmes, notre éternelle et humaine solitude.

En attendant Godot
De Samuel Beckett
Mise en scène : Yann-Joël Collin
Collaboration artistique : Thierry Grapotte
Avec : Cyril Bothorel, Yann-Joël Collin, Christian Esnay, Pascal Collin, Élie Collin
Durée : 2 h 15
Crédit photo : Mathilde Delahaye

Jusqu’au 1er mai au Théâtre de Belleville

Tournée
Le 25 mars 17 à 20h30 : La Scène Watteau, Nogent-sur-Marne
Festival d’Avignon Off du 6 au 28 juillet au 11 – Gilgamesh Belleville

 

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