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Eichmann à Jérusalem du Théâtre Majâz

Eichmann à Jérusalem du Théâtre MajâzEichmann à Jérusalem – « On ne peut pas me reprocher d’avoir fait mon travail… » C’est une des premières répliques de la pièce exprimée avec la force d’une conscience tranquille et qui frappe par sa banalité. Pourtant cela n’a rien d’une réplique de théâtre, puisque la phrase fut prononcée durant son procès à Jérusalem par Adolf Eichmann, un des responsables dans le système nazi du règlement de la question juive.

S’appuyant sur le livre d’Hannah Arendt, Eichmann à Jérusalem. Rapport sur la banalité du mal qui, en 1961, couvrait pour Le New Yorker le procès d’Eichmann, mais aussi sur la correspondance polémique qu’elle échangea avec le philosophe juif Gershom Sholem et un montage des minutes du procès traduites à partir de l’anglais, Lauren Houda Hussein écrit un texte fort, intelligent dans sa construction dramaturgique, mis en scène de façon sensible par Ido Shaked.
Tous les deux sont trentenaires, fondateurs en 2009 du Théâtre Majâz. L’une est d’origine franco-libanaise et l’autre israélien. Cela n’a rien d’anodin, car ils apportent le point de vue d’une génération qui n’a pas connu ce conflit et dépasse l’ethnocentrisme européen habituel sur la question de la Shoah. Le choix des comédiens, en rapport générationnel et issus eux aussi de cultures doubles ou triple fait également entendre des voix multiples qui rendent compte de l’écho du monde. Écho renforcé par un ancrage de la pièce dans une écriture fictionnelle qui traduit le processus théâtral de sa création comme « une sorte de voix du metteur en scène ».

Au-delà de la matière du procès, Ido Shaked se sert du hasard qui a vu le procès d’Eichmann se dérouler dans  » la maison du peuple », un lieu de spectacles reconverti en tribunal. Sa mise en scène épurée est basée sur une scénographie sobre qui met en valeur un jeu d’acteurs précis, basé sur une interprétation chorale des personnages.

Sur une scène en constant mouvement, le personnage falot d’Eichman se fond de plus en plus dans sa banalité et devient un maillon  » adapté à ce travail aux ordres » et qui répète sans arrêt  » on ne peut pas me reprocher d’avoir fait mon travail (…) je ne suis pas le monstre que l’on a fait de moi ».

Eichmann – « On faisait des efforts pour trouver une solution à la juiverie »

Le travail de l’auteure et du metteur en scène a été ici d’élargir le point de vue du procès qui fut celui d’un homme qui commença sa carrière dans un rôle de scribouillard pour finir dans la peau d’un des responsables de la solution finale. En décontextualisant le personnage, apparaît alors la force d’un système qui déresponsabilise, instrumentalise en clivant, met en place un système économique rentable par l’asservissement, la terreur et le meurtre. La Shoah apparaît alors non comme un accident de l’Histoire, mais comme une possibilité politique tapie dans l’ombre de nos démocraties. L’intervention du président de la cour qui demande le silence du public abolit le quatrième mur et inscrit les spectateurs dans le processus du spectacle et dans un partage de la responsabilité de ce qui se dit sur le plateau.

La parole centrale du bourreau en voyageant d’un comédien à l’autre élabore le système tout en se désincarnant. Un peu comme le Dibbouk, ce personnage central de l’imaginaire juif. Le tribunal disparaît pour se muer en représentation théâtrale avec un plateau en déséquilibre qui ne touche pas le sol et qui modifie sa pente en fonction du déplacement des comédiens.

Le processus du déroulement de la pièce modifie la perspective du spectateur et la temporalité de l’histoire racontée. Eichmann est à la fois au centre de cette histoire et en même temps absent. La circulation rapide de la parole revalorise non le personnage, mais l’actualité d’un système souterrain toujours à l’œuvre. Les chemises blanches suspendues sur un portant rendent présents en creux les morts de tous les totalitarismes à l’œuvre hier et aujourd’hui, face à leurs bourreaux qui continuent à revendiquer la justesse de leurs crimes pour le bien de l’humanité, la stabilité et la purification des mondes à venir.

Faisant de l’artiste la caisse de résonnance des soubresauts du monde, loin de tout pathos, et dans une grande simplicité de moyens, le Théâtre Majâz remet au centre un théâtre politique qui secoue notre « normalité » assoupie dans ses certitudes.

Eichmann à Jérusalem
ou les hommes normaux ne savent pas que tout est possible
Théâtre Majâz
Texte : Lauren Houda Hussein
Mise en scène : Ido Shaked
Avec Lauren Houda Hussein, Sheila Maeda, Caroline Panzera, Mexianu Medenou, Raouf Raïs, Arthur Viadieu, Charles Zévaco. (Reprise de rôle : Ido Shaked)
Dramaturgie, Yaël Perlmann
Scénographie :Théâtre Majâz avec l’aide de Vincent Lefevre
Lumières : Victor Arancio
Son : Thibaut Champagne
Costumes : Sara Bartesaghi Gallo
Crédit photo: Pascal Victor/ArtComArt
Durée : 1h30

Jusqu’au 18 décembre au Théâtre du soleil

 

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