Théâtrorama

Elle se tient dans un pli du monde, une part réduite de terre pour unique séjour. Au tout début, elle gardera les bras en croix autour de sa poitrine, et les mains aussi raides que ses doigts, comme si elles devaient enfermer, ou protéger, son histoire et sa parole. Son sol, un mince rectangle de pierre délimité, est un berceau autant qu’un sépulcre. Quelques cordes médiévales et une voix en harmonie viendront réveiller sa voix. Ils seront les murmures d’un seuil, origine ou perte – ils auront pour écho son seul corps.

C’est Esclarmonde, « la sacrifiée, la colombe, la chair offerte à Dieu ». Fragile lumière du monde, elle a choisi l’ombre pour lieu de confession. Sa rumeur a presque mille ans, mais l’enceinte qui la garde fait remonter son mince filet de voix pour le transmettre encore. Il ne cesse de dire la mémoire de cette damoiselle de quinze ans, soustraite à la décision de son père, seigneur du domaine des Murmures, de vouloir lui faire prendre époux. Il ne cesse de dire son chemin vers les murs d’une petite cellule où sa bouche s’est faite pierre, et ses lèvres orifices d’où murmurer à l’oreille des hommes. Il répète ses mots les plus tendres pour un fils né de ces cloisons de stèle – miracle ou sacrilège – et bientôt ceux d’une dépossédée.

Le souffle d’Esclarmonde est un songe, et son soleil, qui lui apparaît par une minuscule évasure au-dessus d’elle, est une veilleuse. Lorsqu’elle se raconte, elle fait tomber en grains, un par un, les cailloux de son histoire depuis sa « borne à la croisée des mondes ». Recluse, elle chuchote son verbe de sainte, de martyr, en même temps qu’elle demande à maintenir l’œil ouvert. Elle dit « écoute » et suggère de « voir » dans l’entaille du monde qui est désormais sa place. Elle dit « écoute » et la sève de ses phrases, ces « saignées de parole pétrifiée », se répandent au delà du domaine. Elle dit « écoute » et reprend vie et forme par ses sentences qui lui recouvrent « chaque parcelle de corps ».

Des images dans les paumes
Le chemin d’Esclarmonde est un flot frémissant puis s’époumonant, se déversant sur l’ailleurs et se renversant sur lui-même. C’est le tracé d’un poème qui « susurre quelque chose, une peine lointaine », puis « s’effiloche en l’air ». Ainsi, si l’inflexion de sa voix est utérine pour elle qui parle à son fils, elle est spectrale pour elle qui s’adresse à Dieu, puis elle devient furieuse à l’instant d’inciser une artère entre elle et les hommes.

Et la brisure est une apparence, l’oreille coupée, les dialogues bientôt aveuglés. Dans l’invisible de ce réclusoir et de cette minuscule logette, les quatorze pas qu’il faut faire pour en rejoindre un bout et l’autre ne tranchent aucune frontière pour celle qui habite toujours les remparts en rêve et continue de parler. Lorsque Valentine Krasnochok fait résonner la densité du texte de Carole Martinez, elle en libère le cours et la matière. Cela passe par son corps souvent réduit à une silhouette, un soupir vital projeté sur une façade transformée en forteresse, et par ses paumes qui se tournent et se lèvent vers un toit tangible et un ciel imaginaire, qui contiennent les images d’un monde qu’elle recrée par ses murmures.

La mise en scène de José Pliya, offrant au « noir d’une tombe la lumière intérieure d’Esclarmonde », faisant des murs du théâtre un « lieu tissé de murmures », joue sur les surgissements en réponse aux disparitions et suit le creux des lignes de Carole Martinez. Elle soulève ces mots contenus plutôt qu’inscrits, qui ordonnent de se faufiler entre les pierres, et de se « lever sur le blanc la page » comme percer un gouffre et lui réserver les planches d’un nouveau tableau.

Du domaine des Murmures
D’après le roman de Carole Martinez (éd. Gallimard)
Adaptation et mise en scène de José Pliya
Avec Valentine Krasnochok
Collaboration artistique, scénographie et costumes : Danielle Vandé
Création lumière : Philippe Catalano
Création sonore : Jordan Allard
Musique : Hildegarde de Bingen
Photo © Claire Besse
Au théâtre de Poche-Montparnasse du 5 mai au 12 juillet 2015

 

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