Théâtrorama

Grand séducteur devant l’Éternel, Dom Juan est pourtant bien plus qu’un simple coureur de jupons. Clown blanc, scénographe, également directeur du Théâtre de l’Union dans le Limousin, Jean Lambert-wild, interprète le personnage en le transformant en un clown endiablé, pervers, et qui prend plaisir à défier la Mort par peur et sans doute aussi par ennui. Comme dans un cauchemar, le décor, constitué d’un escalier en colimaçon en porcelaine de Limoges et de grands pans colorés de tapisserie d’Aubusson en point numérique, créé le huis clos. Il évoque une jungle peuplée de végétaux et d’animaux étranges dessinés par Stéphane Blanquet.

S’inspirant du mythe de Dom Juan et du Don Juan de Molière, dans une mise en scène qui ouvre la pièce, avec beaucoup de finesse, à de nouvelles potentialités, Jean Lambert-wild et Lorenzo Malaguerra en  font aussi un personnage grinçant, solitaire et radicalisé dans son amoralité, accompagné par un Sganarelle féminin interprété par une actrice magnifique, Yaya Mbilé Bitang. Pleine de tendresse pour son diable de maître, prête à le suivre dans toutes ses lubies, Yaya Mbilé Bitang donne à son personnage de servante toute sa générosité dans un jeu sans artifice. 

Fardé de blanc, les cheveux rouges, Dom Juan vit avec Sganarelle pour seule compagnie, dans un château plus ou moins délabré au sein de cette forêt dont la végétation imbriquée pourrait être la métaphore de l’errance de son esprit toujours en quête des pires turpitudes. La mise en scène introduit les codes grotesques des carnavals mexicains ou antillais où la mort représentée dans les défilés est une façon de la dépasser. Ici, Sganarelle est affublé d’un justaucorps sur lequel est dessiné un squelette, comme si dans un acte dérisoire, Dom Juan en contemplant l’image de sa propre mort dans son quotidien, il la mettait en scène, car Dom Juan a fait de la mort un adversaire à combattre et à défier en permanence. Un orchestre de trois musiciens, qu’il martyrise et humilie, marque le rythme jouant des airs de fanfare ou des chansons de mirliton. Menacés d’un pistolet à chaque fois qu’ils font mine de s’éclipser, les musiciens font penser à l’orchestre du Titanic sommé de jouer jusqu’au naufrage final. “Le plateau devient alors le lieu d’une fête fiévreuse, drôle et désespérée dont le costume de Sganarelle serait le signe le plus dérisoire”.

Ici, en dépit des interventions du père de Dom Juan, des injonctions de Sganarelle ou de l’amour d’Elvire, Dom Juan, dès les premières scènes, semble fixé sur son sort. Ses défis permanents, le crâne et le squelette de sa mère dont il se pare sont comme les rappels d’une mort inéluctable qui sonne le glas de sa jeunesse perdue. La nature inquiétante et étrange de ce Dom Juan malade et vieillissant insiste sur la singularité tragique du personnage  qui s’enfonce dans une solitude absolue, repoussant de toutes ses forces les mains des personnes qui pourraient le secourir. 

Sans avoir le courage de se suicider, il organise autour de lui la célébration d’une mort inéluctable contre laquelle il sait qu’il perdra. Le Commandeur qui répond à son invitation devient ici juste un instrument dont il a “organisé” la venue en toute lucidité. Hérétique, libertin absolu, dépossédé de sa séduction en vieillissant, cette interprétation oublie la nature gourmande du personnage et affirme ici sa singularité tragique.  

“Ce n’est plus Dieu qui le punit, c’est le mal qui le ronge qui le conduit à sa perte. La dimension amorale de Dom Juan s’en trouve ainsi radicalisée”. Si on ne manque pas de rire parfois aux frasques de Dom Juan, aux grimaces des musiciens fantoches ou aux réflexions de Sganarelle, la fin de la pièce laisse une impression encore plus grande de vide infini où ne résonne que la voix de Sganarelle qui réclame ses gages tout en pleurant la mort de son maître. 

Au sein de cet antre tropical et mystérieux de nature luxuriante, où le silence s’installe, Dom Juan semble lui même avoir organisé sa fin. Durant sa vie, il n’est jamais parti à la rencontre de qui que ce soit, il a laissé les gens venir vers lui avant de les emprisonner dans ses filets. Et si dans une dernière pirouette, affaiblissant les décisions du ciel il avait attiré la mort ?    

  • Dom Juan ou le Festin de pierre 
  • D’après Le mythe de Dom Juan et Don Juan de Molière 
  • Adaptation : Jean Lambert-wild & Catherine Lefeuvre  
  • Direction : Jean Lambert-wild & Lorenzo Malaguerra
  • Musique et Spatialisation en direct : Jean-Luc Therminarias
  • Scénographie de Porcelaine et de Tapisseries en point numérique d’Aubusson : Jean Lambert-wild & Stéphane Blanquet (avec le soutien de la fabrique Les Porcelaines de la Fabrique et de l’entreprise Neolice)
  • Assistants à la Scénographie :Thierry Varenne & Alain Pinochet
  • Avec Jean Lambert-wild, Yaya Mbilé Bitang, Denis Alber, Pascal Rinaldi, Romaine et, en alternance, quatre acteurs / actrices issus de L’Académie de l’Union- École Supérieure Professionnelle de Théâtre du Limousin (Séquence 9) : Claire Angenot, Gabriel Allée, Quentin Ballif, Matthias Beaudoin, Romain Bertrand, Hélène Cerles, Ashille Constantin, Yannick Cotten, Estelle Delville, Laure Descamps, Antonin Dufeutrelle, Nina Fabiani, Marine Godon, Isabella Olechowski 
  • Durée : 1 h 40 
  • Crédit photos: Tristan Jeanne-Valès
  • Jusqu’au 15 février au Théâtre de la Cité Internationale
  • Tournée: 5 > 6 mai La comédie de Caen-Théâtre d’Hérouville (Hérouville-Saint-Clair) 


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