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Dom Juan, le désir et le ciel

Dom Juan © Svend AndersenEn dilapidant sa vie, en défiant en permanence le ciel, Dom Juan bafoue la fidélité, l’honneur, le respect et la dévotion. Sa conduite ébranle l’ordre social, religieux et familial. Toujours sur le départ, que fuit-il en fait ? Au-delà du blasphème de qui cherche-t-il à attirer l’attention si ce n’est de Dieu lui-même ?

Dans la nuit du plateau, des hommes se battent. L’un est tué et emporté. Deux autres fuient. Dès les premières minutes, la machine est en route puisque Dom Juan, le pire mécréant, aux dires de tous, que la terre ait jamais porté vient de tuer le Commandeur. Dans une mise en scène et une scénographie élégantes, avec une direction d’acteurs au cordeau, Anne Coutureau inscrit résolument cette pièce incontournable du répertoire français dans le XXI° siècle. Reconsidérant chaque personnage et chaque relation, elle choisit d’interroger le métissage culturel, les rapports de classe et la confrontation des générations. En créant ces lignes de force, sa mise en scène inscrit le spectacle dans une modernité qui ne s’arrête pas qu’aux costumes.

Comédie sociale et ambiguïté de la vertu

Tout commence par le choix des acteurs pour des rôles précis. Un Dom Juan de notre siècle ne manquerait pas de croiser le « tout-monde » qui compose nos villes et nos campagnes. En confiant les rôles de paysans, de serviteurs à des comédiens français et noirs ou blancs, mais porteurs d’une autre culture, avec en partage l’accent gouailleur des jeunes des quartiers populaires, Anne Coutureau fait (enfin!) le vrai choix du visage de nos sociétés riches de leurs métissages. Tigran Mekhitarian (Sganarelle), Birane Ba (Pierrot) et Alison Valence (Charlotte) – pour ces deux derniers, Dom Juan est leur premier projet professionnel – face à un Dom Juan rompu à toutes les tromperies, font preuve de cette débrouillardise propre aux jeunes actuels à qui on ne la fait pas.

Malgré la morgue du personnage, ils l’affrontent, dévoilent ses turpitudes, nullement impressionnés par son statut social. Quitte à prendre au passage quelques coups, face à lui, ils affirment leurs convictions avec détermination. Sganarelle reste le dernier à suivre son maître, malgré ses excès, comme un dernier rempart à la profondeur de sa solitude et aussi comme dernier témoin d’un pouvoir qui s’effrite.

Et puis il ya bien sûr les femmes, objet de la quête incessante du séducteur. Dans cette mise en scène, elles sont toutes jeunes, parfois presque adolescentes. Ce choix accentue davantage l’exil intérieur de Dom Juan, telle une ultime tentative pour échapper à la vieillesse qui le guette. Chaque provocation, chaque blasphème, chaque femme séduite puis abandonnée, chaque coup tordu, semble avoir pour seul but de lasser la patience de Dieu. S’inscrivant au-delà de la morale des hommes, Dom Juan espère une réponse du ciel, pour enfin atteindre un semblant de réconciliation avec lui-même, et en cela, le silence de Dieu lui est insupportable.

Florent Guyot, campe avec force un Dom Juan, distant et dangereux par ses accès inattendus de violence. Le masque impénétrable, arrogant et triste, silencieux et imprévisible, il donne une profondeur quasi métaphysique au personnage dans sa recherche effrénée de la jouissance. Anne Coutureau a de la bienveillance et sans doute de la tendresse pour ce personnage torturé dans ses aspirations vers l’infini d’un ciel vide. Elle en fait ici le miroir de l’homme moderne qui a fini par remplacer la morale par le désir et la jouissance immédiate. Peut-être, conclut-elle, est-ce le signe sous-jacent d’un besoin absolu de sens et de transcendance. Une dernière provocation à la bouche, sans aucune soumission apparente, Dom Juan répond à l’invitation du Commandeur et s’enfonce dans l’obscurité d’une église vers le châtiment suprême. Est-il enfin parvenu au terme de sa quête ? Seuls lui ou peut-être Dieu le savent. Sganarelle, quant à lui, continue de pleurer ses gages.

Dom Juan
De Molière
Mise en scène : Anne Coutureau
Assistée d’Élise Noiraud
Scénographie : James Brandily
Avec Birane Ba, Dominique Boissel ,Johann Dionnet , Pascal Guignard, Florent Guyot, Peggy Martineau, Tigran Mekhitarian, Aurélia Poirier, Kevin Rouxel, Alison Valence.
Son : Jean-Noël Yven
Costumes : Julia Allègre
Maquillage et coiffures : Solange Beauvineau

Durée : 2 h 15

Jusqu’au 17 Avril au Théâtre de la Tempête

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