Théâtrorama

La pièce de Catherine Anne mise en scène par Joël Pommerat, « toute de jeunesse », porte entière la marque de son titre : elle est l’épreuve, et le sentiment, d’absences. Instants perdus, êtres fantômes, doubles en creux, tirades et poèmes qui se figent comme de la glace, gestes de départs et d’abandons. « Une année sans été » se nourrit de ses manques et de ses fuites, comme autant d’adieux faits à des villes, à des époques et à des âges charnières de la vie.

La scène imaginée par Joël Pommerat oublie le jour et la chaleur du jour. C’est une saison nocturne et morte prise à la lettre : un été d’emblée annoncé impossible retentit dans un espace clos que tous cherchent à fuir, à peine percé çà et là par quelques trous d’air et de lumière qu’autorisent des fenêtres différemment placées sur des « murs fatigués ». Ce sont des illusions d’horizons. Car dans cette grotte, tout résonne et tout étouffe, à commencer par les voix sourdes des personnages, alourdies comme si chacune de leurs intonations devait emprunter à un autre gouffre : hors-scène, un drame historique bruit en écho, qui ne sera nommé qu’à la toute fin de la pièce.

Trois actes pour trois saisons et pour cinq personnages patientant pour le dernier quart d’une année qui n’arrivera jamais. Tous se tiennent sur une ligne de départ invisible. Catherine Anne les dit dans la vingtaine ; Joël Pommerat les montre sans âge déterminé, déjà bien trop vieux pour souffrir de leur solitude affichée, encore bien trop jeunes pour affronter le début d’un siècle. Alors ils tentent comme ils le peuvent de contourner les barricades avec leurs aspirations d’orphelins.

Tout sauf l’été
Il leur faut composer avec les ellipses et le vide laissé par des parents absents, qui s’éclipsent, fous ou en voyage, rendus abstraits. Ils parlent, fuient les chiffres et la scène, et ils écrivent comme pour se trouver une réalité à attraper. Les personnages de Catherine Anne sont les reflets exacts du temps qui passe : Anna et sa chevelure rousse d’automne, enfant apprenant la langue française mais devant fuir la capitale pour mieux grandir ; Gérard, dont les traits de jeune poète s’inspirent de Rilke, ne désirant que partir lui aussi, et trouvant l’hiver venu un miroir à la fois contendant et glaçant dans les vers du rimailleur Dupré ; et Louisette, unique personnage qui reste, hantée par le départ de tous les autres, mais celle par qui les rêves et les contes, le printemps, arrivent.

Ils sont ainsi tous des moments, arrêtés ou de dérobade, libérés de toute ponctuation dans le texte de Catherine Anne et filtrants sur la scène de Joël Pommerat. Et ils patientent tous pour un soleil qui trépassera dans la déclamation couperet de mademoiselle Point, au tout dernier instant, condamnant été, présent et création.

Une année sans été
De Catherine Anne
Mise en scène de Joël Pommerat
Avec Carole Labouze, Francl Laisné, Laure Lefort, Rodolphe Martin et Garance Rivoal
Scénographie, lumières : Éric Soyer
Production : Compagnie Louis Brouillard
Crédit photo: Elizabeth Carecchio
Au Théâtre Paris-Villette du 19 au 30 novembre 2014 

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